Cinéma

Cannes, un festival de livres

Cannes, un festival de livres

Dans un salon de l’hôtel Carlton, pendant le festival 2004. - Photo Gérard UFéRAS/RAPHO

Cannes, un festival de livres

Le Festival international du film, dont la 70e édition se déroulera du 17 au 28 mai à Cannes, entretient depuis sa création en 1946 des rapports étroits avec les écrivains et le livre, qui a inspiré au cinéma certains de ses plus grands succès tout en bénéficiant de leur écho dans les salles. Rétrospective.

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Par Vincy Thomas,
Créé le 12.05.2017 à 01h33 ,
Mis à jour le 12.05.2017 à 08h18

"Il pleut. Et les films sont mauvais. On se demande comment se font les sélections." Ainsi parlait Marguerite Duras du Festival international du film de Cannes, il y a cinquante ans. En 70 éditions depuis sa création en 1946, la manifestation a toujours entretenu avec les livres des relations passionnelles. Une certitude : la littérature y est omniprésente à travers les membres du jury, comme via les films sélectionnés et primés. L’événement culturel mondialement réputé aime le livre et a régulièrement invité de grands écrivains pour le cérémonial de la montée des marches, qu’il s’agisse de prix Goncourt ou de Nobel de littérature. S’ils sont plus rares aujourd’hui parmi les jurés, ils restent présents sur la Croisette pour différents motifs.

" Que fais-je dans ce festival ? Je me le demande. C’est aussi peu ma place que possible. Et pourquoi tous ces gens qui ont toujours éreinté mes films me nomment-ils leur président ?" Jean Cocteau- Photo DR

Un écrivain dans le jury amène un "certain regard" sur le cinéma. Jusqu’à la fin des années 1970, avant que l’industrie du cinéma ne se structure autour du modèle que l’on connaît aujourd’hui, avant que la médiatisation de masse ne soit une affaire d’écrans, il s’agissait de donner au 7e art, et à son festival le plus emblématique, un vernis culturel. Les jurys de Cannes étaient composés de diplomates, de peintres, de musiciens et… d’écrivains. En 1962, lorsqu’il faut consacrer la dimension internationale du festival en choisissant pour la première fois un président du jury non européen, c’est au poète japonais Tetsuro Furukaki qu’il est fait appel.

En 1960, le président Georges Simenon ne supporte pas que La dolce vita, à qui il donne la palme d’or, soit conspué. Il décide de ne plus jamais revenir au festival.- Photo SIMENON LTD

Dans Ces années-là, paru le 10 mai chez Stock, le journaliste Jean Serroy n’est pas dupe : "Le festival, pour se donner une aura que la littérature garantit mieux qu’un art qui, n’arrivant qu’en septième position, n’a pas encore totalement conquis ses lettres de noblesse, donne volontiers, pour assurer le prestige nécessaire à son jury, dans l’homme de lettres." On imagine mal ces écrivains "jouer le jeu" cannois. Pourtant on les croise dans les soirées, avec une tenue griffée d’une grande marque, ils s’amusent à poser sur le tapis rouge, ils acceptent les "selfies", certains sèment leur garde du corps ou sèchent une mondanité pour flâner dans les rues de la ville, heureux de découvrir la Riviera qu’ils ne connaissaient parfois qu’à travers des livres (Scott Fitzgerald) ou des films (Hitchcock). D’autres préfèrent faire l’école buissonnière, tel Henry Miller, qui passait son temps à jouer au ping-pong.

Etre un bon spectateur

Jean Cocteau en fut l’ambassadeur le plus emblématique - La Belle et la Bête a été sélectionné dès le premier festival en 1946. Il est ensuite deux fois président du jury et deux fois président du jury d’honneur. Il y met du cœur, défend l’indépendance de son jury, valorise les films venus des petits pays, enregistre même des consignes "pour être un bon spectateur" sur disque, diffusé avant chaque projection. Dans son journal, Le passé défini (Gallimard), il confie de nombreuses impressions, comme celle, un peu saugrenue, de vouloir donner le prix du meilleur acteur au Capitaine Crochet dans Peter Pan, en 1953.

Mais sa position définissait bien l’ambiguïté de son rôle : "Que fais-je dans ce festival ? Je me le demande. C’est aussi peu ma place que possible. Et pourquoi tous ces gens qui ont toujours éreinté mes films me nomment-ils leur président ?" Alors qu’il a donné cette année-là le grand prix au Salaire de la peur, une adaptation qui par ailleurs reste le plus gros succès public en France pour un film "palmé", il doit aussi subir la projection d’un film anglais, Les parents terribles."Une photographie plate de ma pièce", confiait-il. Car c’est parfois un cauchemar pour un écrivain de se frotter au milieu du cinéma, particulièrement à Cannes où toutes les rancœurs peuvent se déchaîner. Président du jury insoumis, en 1960, Georges Simenon n’a pas supporté que son film favori, La dolce vita, à qui il donne la palme d’or en défiant les influenceurs de l’époque, soit conspué. Il décide de ne plus jamais revenir au festival.

"Inculte"

De son côté, Marguerite Duras n’a pas hésité à traiter le public cannois d’"inculte". En 1970, le président Miguel Angel Asturias a boycotté le palmarès de son jury qui préfère majoritairement M*A*S*H à son favori, Des fraises et du sang, adaptation d’un roman de James Kunen. Et la présidente du jury de 1979, Françoise Sagan, a bataillé pour que Le tambour triomphe malgré tout face à Apocalypse now que Robert Favre Le Bret, président du festival, voulait imposer. L’auteure de Bonjour tristesse se répand dans les médias en dénonçant les pressions subies. Gilles Jacob instaurera alors une règle : laisser le jury décider de son palmarès sans que la direction n’intervienne. Progressivement, les écrivains ont réussi leur mission : le cinéma est devenu art et les jurys indépendants.

Si les adaptations ont toujours existé, et il suffit de regarder la longue liste de celles qui ont reçu la palme d’or pour le vérifier, les écrivains ont aussi été séduits par le cinéma. Ils ont été appelés à écrire des scénarios, puis à passer derrière la caméra. Jean Giono, Alain Robbe-Grillet, Mario Soldati ont vu certains de leurs films sélectionnés à Cannes. Parfois dans la douleur à l’instar de Marguerite Duras qui a dû affronter critiques et insultes comme scénariste pour Hiroshima mon amour puis comme réalisatrice pour Le camion. Car les écrivains ne sont pas tendres entre eux. André Malraux trouve que le film d’Alain Resnais est "le plus beau" de sa vie, tandis que le président du jury Marcel Achard considère qu’il est "odieux", clamant un mémorable : "C’est de la merde !"

Aujourd’hui, il y a de moins en moins d’écrivains dans les jurys. Mais cela ne les empêche pas de venir au Festival. Soit ils ont un film à présenter, comme Emmanuel Carrère en 2005 avec La moustache, ou Samuel Benchetrit en 2015 avec Asphalte. Soit ils accompagnent un film adapté de l’une de leurs œuvres comme Philippe Djian (Elle, d’après "Oh…", Gallimard), Gilles Paris (Ma vie de Courgette, d’après Autobiographie d’une courgette, Plon) l’an dernier, ou Neil Gaiman (How to talk to girls at parties, nouvelle de Des choses fragiles : nouvelles et merveilles, Au Diable vauvert) cette année.

Pour le plaisir

Il y a ceux qui viennent pour la promotion de leur livre à l’occasion du festival : Alec Baldwin et son autobiographie en 2008 (inédite en français) ou, cette année, Claire Diao et son Double vague, le nouveau souffle du cinéma français (Au Diable vauvert). Ceux qui viennent aussi pour accompagner les livres présentés dans le cadre de "Shoot the book !", qui rassemble depuis quatre ans éditeurs et producteurs, au cœur du Palais des festivals.

Et puis, il y a ceux présents juste par plaisir, comme David Foenkinos, Brigitte Aubert, cannoise et auteure de La mort au Festival de Cannes (Seuil) ou l’éditrice Françoise Nyssen, qui prend des vacances cette année pendant le festival pour découvrir la sélection de son ami Thierry Frémaux, avec qui elle coédite des livres de cinéma (voir ci-dessous). Finalement, à Cannes, ne manque qu’une librairie, toujours absente faute de place, pour que l’histoire d’amour entre les deux arts soit parfaite.

Actes Sud cinéphile

Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, est aussi directeur de l’Institut Lumière, qui publie depuis vingt-cinq ans avec Actes Sud des livres de cinéma. Un travail qui a été distingué le 9 mai par le premier prix CNC du Livre de cinéma attribué à Au travail avec Eustache de Luc Béraud.

Françoise Nyssen, présidente du directoire du groupe arlésien, a immédiatement trouvé intéressante l’initiative de ce projet éditorial patrimonial. "Entre le festival Lumière, qui célèbre les films d’hier, et Cannes, qui promeut le cinéma d’aujourd’hui, on est sur cette double ligne qui nous convient bien", explique-t-elle. Thierry Frémaux assure le travail d’édition et Actes Sud celui de publication. La collection s’est enrichie dernièrement d‘ouvrages sur Jean Eustache, Hollywood et les actrices de l’âge d’or, ou d’un livre d’entretiens avec Pierre Rissient. "C’est un secteur difficile à l’économie fragile, ce qui ne permet pas de développer une structure propre", analyse Françoise Nyssen.

Le cinéma ne se limite pas à cela chez Actes Sud. Depuis 2013, Bertrand Tavernier y dirige "L’Ouest, le vrai", une collection qui édite ou réédite les westerns adaptés au cinéma. En mars, la maison a publié le catalogue de la dernière exposition de la Cinémathèque française, consacrée à des personnages d’enfants au cinéma. Enfin, toujours avec l’Institut Lumière, Actes Sud a repris la revue Positif, en assurant sa production et sa diffusion.

32 livres palmés

1946 L’épreuve d’Olle Hedberg ; Le poison de Charles Jackson (Julliard) ; Brève rencontre de Noël Coward ; La symphonie pastorale d’André Gide (Gallimard)

1947 Dumbo d’Helen Aberson (Hachette) ; Feux croisés de Richard Brooks (Albin Michel)

1951 Mademoiselle Julie d’August Strindberg (L’Arche, Actes Sud, Flammarion) ; Miracle à Milan de Cesare Zavattini (Nathan)

1952 Othello de William Shakespeare (plusieurs éditeurs)

1953 Le salaire de la peur de Georges Arnaud (Julliard)

1954 La porte de l’enfer de Kan Kikuchi

1957 La loi du seigneur de Jessamyn West (Stock, Delamain & Boutelleau)

1958 Orfeu negro de Vinícius de Moraes

1961 Viridiana de Benito Pérez Galdós

1963 Le guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (Seuil)

1967 Blow up, d’après une nouvelle de Julio Cortázar (Gallimard)

1970 M*A*S*H de Richard Hooker

1971 Le messager de Leslie Poles Hartley (10/18)

1973 La méprise de Leslie Poles Hartley (Plon)

1977 Padre padrone de Gavino Ledda (Gallimard)

1979 Apocalypse now, d’après la nouvelle de Joseph Conrad (Gallimard) ; Le tambour de Günter Grass (Seuil)

1982 Missing de Thomas Hauser (Ramsay)

1983 La ballade de Narayama, d’après des nouvelles de Shichiro Fukazawa (Gallimard)

1987 Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos (Plon)

1988 Pelle le conquérant de Martin Andersen Nexo (Gaïa)

1990 Sailor et Lula, d’après les romans de Barry Gifford (Rivages)

1997 L’anguille, d’après Liberté conditionnelle d’Akira Yoshimura (Actes Sud)

2002 Le pianiste de Wladyslaw Szpilman (Robert Laffont)

2008 Entre les murs de François Bégaudeau (Verticales)

2013 La vie d’Adèle, d’après la BD de Julie Maroh (Glénat)

2014 Winter sleep, d’après des nouvelles d’Anton Tchekhov (plusieurs éditeurs)

"La période est peut-être propice"

 

Le P-DG de Stock, Manuel Carcassonne, publie pour Cannes quatre titres sur le cinéma, dont Ces années-là, chronique collective des 70 éditions du festival.

 

"Il n’y a plus d’éditeurs spécialisés. C’est un secteur trop fragile. C’est pour cela que je suis ravi de l’initiative du CNC d’avoir enfin créé un prix du Livre de cinéma." Manuel Carcassonne- Photo OLIVIER DION

C’est un livre qui célèbre l’anniversaire de l’événement cinématographique le plus médiatisé au monde. Stock a publié le 10 mai Ces années-là : 70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes, ainsi que trois autres livres de cinéma. Son très cinéphile P-DG, Manuel Carcassonne, en explique la genèse.

Manuel Carcassonne - C’est très difficile de construire un programme au mois de mai, encore plus après une élection présidentielle, à moins d’avoir un livre grand public ou de multiplier les sorties. Sans vouloir parler de stratégie, nous avions publié l’an dernier en mai La dangereuse de l’actrice Loubna Abidar [qui paraît au Livre de poche le 17 mai, NDLR] et qui s’était bien vendu. La période est peut-être propice.

J’avais essayé d’avoir le livre de Thierry Frémaux, Sélection officielle [finalement paru chez Grasset, NDLR]. Juste avant les fêtes de fin d’année, il m’a appelé pour me faire part de son projet. Les délais étant assez courts, nous avons rapidement décidé de ne faire qu’un livre de texte, avec une véritable approche cinématographique, mais sans images car cela nous aurait pris un temps fou pour en obtenir les droits. Même avec ce format, je reçois encore les contrats des auteurs alors que le livre est publié mi-mai. Dans un monde idéal, j’aurais eu quelques mois de plus, ça n’aurait pas été malheureux. Nous voulions faire un geste écrit avec des journalistes de la presse écrite. Thierry Frémaux a choisi les chroniqueurs.

C’est difficile pour un journaliste de parler d’un livre auquel il participe. Il y a eu un dîner avec Thierry Frémaux et les auteurs à Paris. Mais c’est Pierre Lescure, dont j’avais publié les Mémoires chez Grasset, qui s’est investi le plus dans la promotion. Il l’a fait durant la conférence de presse du Festival.

J’aime l’idée de parler de cinéma à travers des récits subjectifs. Que ce soit celui de Lisa Vignoli avec Parlez-moi encore de lui ou Clément Ghys avec Vadim : le plaisir sans remords. Ce sont deux trentenaires qui n’ont pas connu l’époque de leurs protagonistes et qui abordent le 7e art par un biais littéraire. Et puis il y a Cortex d’Ann Scott, qui se déroule pendant les Oscars. Ce ne sont pas à proprement parler des livres de cinéma, mais le cinéma y est présent.

En effet, il n’y a plus d’éditeurs spécialisés. C’est un secteur trop fragile. Ce sont des ventes qui ne justifient plus les efforts nécessaires. Il faut en plus considérer que la cinéphilie est en déclin. C’est pour cela que je suis ravi de l’initiative du CNC d’avoir enfin créé un prix du Livre de cinéma.

A la rentrée, je réédite Haneke par Haneke, avec un nouveau chapitre et un entretien.

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