Rentrée littéraire 2021

Carmen Maria Machado, « Dans la maison rêvée » (Christian Bourgois) : Archives queer

Carmen Maria Machado - Photo © TOM STORM

Carmen Maria Machado, « Dans la maison rêvée » (Christian Bourgois) : Archives queer

À travers un roman autobiographique Carmen Maria Machado raconte l'abus au sein d'un couple lesbien. Tirage à 4000 exemplaires.

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Par Sean J. Rose,
Créé le 14.06.2021 à 10h00,
Mis à jour le 14.06.2021 à 17h58

Le mot « archives », note Derrida, dérive du grec arkheion, qui désigne à l'origine « la maison du maître », précisément la résidence des archontes, autrement dit un bâtiment administratif. C'est en lisant le philosophe de la déconstruction que Carmen Maria Machado réalise à quel point ce qu'on associe généralement au foyer, ce toit partagé par un couple avec ou sans enfants, n'équivaut pas vraiment au home sweet home mis en scène par les réclames pour céréales du petit-déjeuner ou produits ménagers. Entre ses murs règne aussi l'autorité qui en régit l'économie, celle ou celui imposant son régime. La maison est le siège du pouvoir. Qui dit pouvoir, dit potentiel abus de pouvoir. Dans son nouvel ouvrage Dans la maison rêvée, Carmen Maria Machado traite de ce cercle vicieux de la violence psychologique, voire physique, dans laquelle une femme se laisse enfermer par une autre femme : sa compagne.

Le titre de ce roman autobiographique a les accents d'une promesse de bonheur conjugal non tenue. L'anaphore rythme tout le livre dont chaque chapitre se décline en vignettes intitulées « La Maison rêvée à la manière... d'une étrangère arrive en ville », « La Maison rêvée à la manière d'un roman sentimental », « La Maison rêvée à la manière d'un texte érotique »... Le leitmotiv se décline du premier rendez-vous à la rupture, en passant par la vie à deux, ce lieu commun du couple, magnétique et impossible, destructeur... L'auteure américaine sait faire monter le désir et le suspense de cette histoire d'amour qui finit mal. « Il n'y a pas un seul endroit où vous n'avez pas baisé : lits, tables, sols ; sur le téléphone. [...] Elle se délecte de vos différences : sa peau pâle comme le lait écrémé et la tienne, couleur d'olive [...] Tu la laisserais volontiers t'avaler tout entière si elle en avait le pouvoir. » On tourne les pages comme aspiré par le vertige que ressent la narratrice, avec l'appréhension qu'à ne pas savoir poser de limites, la passion dévorante de l'une deviendra son absolue domination sur l'autre. Pour nous faire entrer dans sa maison rêvée, Machado essaie toutes les clés, convoquant tous les genres littéraires et la culture pop : Mrs Dalloway, le soap opera, la SF, le film d'horreur... Pas tant un bégaiement qu'un archivage à tiroirs multiples, puisque d'archives queer il n'existe point. Parce que l'Histoire, History, en anglais, qu'on peut entendre comme his/story, son histoire à lui - la version du mâle hétéronormé - n'a pas consigné sa vision à elle, her story, et c'est une partie de cette herstory, du point de vue d'une « lesbienne cisgenre » qu'elle a voulu raconter.

Carmen Maria Machado
Dans la maison rêvée Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Cohen
Christian Bourgois
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 22,50 € ; 384 p.
ISBN: 9782267043075

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