Animal, on est mal. Claude Lévi-Strauss a popularisé l'idée que les animaux ne sont pas seulement bons à manger, mais aussi bons à penser. Il soulignait ainsi leur rôle dans la structuration de la pensée humaine et des systèmes symboliques. C'est exactement ce que fait Cătălin Pavel dans cette enquête captivante qui s'appuie essentiellement sur des os, des papyrus et des fragments de vases. Archéologue et écrivain roumain, professeur d'histoire à l'université Ovidius de Constanța sur les rives de la mer Noire, auteur du roman La septième partie du monde (Non Lieu, 2018) et de l'étude L'archéologie de l'amour (Éditions de l'Aube, 2022), le chercheur élabore ici une nouvelle discipline, l'archéozoologie sociale, en faisant parler les restes.
Car les animaux ont laissé de curieuses traces dans l'histoire. D'abord dans les tombeaux. Chez les pharaons on trouve des babouins, chez les Vikings des poissons ou des poules, chez les Lettons des geais. L'archéozoologie ou zooarchéologie est une discipline scientifique qui étudie les restes d'animaux retrouvés sur des sites de fouilles pour comprendre les relations passées entre les humains et les animaux mais aussi les environnements dans lesquels vivaient les sociétés anciennes. Mais il faut savoir éviter les pièges. Comment être sûr que le hérisson qui se trouve dans une sépulture n'a pas été attiré par un ver de terre ? Les ossements de petits oiseaux retrouvés dans les cavernes occupées par l'homme peuvent avoir été rapportés par des mammifères carnivores, donc sans aucune intervention humaine. Il faut donc se défier de la surinterprétation. C'est là qu'intervient la taphonomie, terme savant utilisé pour nommer la transformation que subissent les objets entre le moment où ils quittent leur contexte systémique (celui dans lequel ils étaient utilisés vivants), où ils entrent dans le contexte archéologique (brisés et jetés dans une fosse) et celui de leur redécouverte (par un archéozoologue).
Avec les animaux, l'espèce humaine a construit le monde. On voit bien ici, à travers de nombreux exemples, que la frontière nature/culture est poreuse. Plus on recule vers la préhistoire et l'Antiquité païenne, vers ces millénaires perdus dans le brouillard du temps, plus la distinction s'estompe. Cătălin Pavel construit ainsi des hypothèses, dont celle d'un calendrier chevalin dans la société scythe, à la recherche d'un « premier alphabet socio-symbolique de la pensée humaine ». Ce vulgarisateur hors pair ne manque surtout pas d'humour à l'égard de sa discipline où il y a parfois trop d'os. « Les mystères sont comme les chaussettes dépareillées : si on en rassemble assez, on finit par leur trouver une correspondance. »
En définitive, il nous offre un grand livre d'écologie qui nous permet de retrouver ce que nous devons au monde animal, et de comprendre pourquoi si loin de lui nous sommes si mal. On plonge donc avec délice dans ces chapitres où il est question de baleines, de dauphins, de chats, d'ours, de chiens, de chevaux, d'oiseaux ou de hérissons. Un livre bondé comme l'arche de Noé !
Les animaux et nous. Une enquête archéologique
Flammarion
Traduit du roumain par Florica et Jean-Louis Courriol
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 22 € ; 464 p.
ISBN: 9782080511911
