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Comment les librairies soignent leur apparence

Comment les librairies soignent leur apparence

A la librairie du collège des Bernardins, à Paris, le rétro-éclairage donne du modelé aux étagères et invite le client à se plonger dans les linéaires. - Photo J.-F. Quinquet

Comment les librairies soignent leur apparence

Pour les libraires, c’est aujourd’hui une évidence : pour séduire les clients et se démarquer des concurrents, leur magasin doit afficher sa singularité. Ils n’hésitent donc plus à faire appel à des professionnels de l’aménagement pour scénariser leur point de vente. Du coup, leur physionomie change. Panorama des grandes tendances.

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Par Clarisse Normand,
Cécile Charonnat,
Créé le 05.09.2014 à 02h32 ,
Mis à jour le 05.09.2014 à 10h57

Avec le dépeçage de l’enseigne Chapitre et le rachat d’une quarantaine de ses librairies, l’année 2014 a été marquée par d’importants travaux de réaménagement accompagnant la relance de ces magasins. C’est le cas du Forum du livre à Rennes, de la Nouvelle librairie Baume à Montélimar, de Corneille à Laval, ou encore tout récemment de Littéra à Mulhouse et à Montbéliard et de Julliard à Paris. A ces exemples s’ajoutent, comme chaque année, toutes les initiatives individuelles de création, agrandissement et rénovation. En 2013, le réaménagement de Bulle au Mans, à la suite de son déménagement-agrandissement, avait d’ailleurs marqué les esprits par sa dimension novatrice. Tous ces exemples montrent que les libraires sont bel et bien conscients que l’aménagement est devenu une réelle valeur ajoutée. D’ailleurs, beaucoup n’hésitent plus à faire appel à des professionnels pour concevoir et réaliser l’aménagement de leur magasin. "Même si son contenu est très fort, une librairie est aussi un contenant, témoigne l’architecte Pierre-Yves Gimenez, qui a refait une vingtaine de librairies. Le magasin doit être pratique et beau. Mais son aménagement est aussi de plus en plus envisagé comme un élément distinctif… notamment chez les indépendants." Reste qu’en librairie comme ailleurs le design s’inscrit dans une époque et en reprend les tendances et les modes.

A Grenoble, Le Square a misé sur la lisibilité de son espace.- Photo P.-Y. GIMENEZ

Plus d’espace pour le client

Comme pour l’ensemble des commerces, les librairies cherchent à augmenter leurs surfaces de vente… sans forcément augmenter leur offre. Cette tendance répond au besoin de fluidifier la circulation mais relève aussi, selon Pierre-Yves Gimenez, d’une dimension cachée de l’espace, appelée "proxémie". "Selon les cultures, les personnes ont besoin de garder plus ou moins de distance pour se sentir en sécurité, explique l’architecte. Dans nos sociétés de plus en plus individualistes, cette distance minimale augmente sans cesse. Surtout lorsqu’il s’agit de commerces proposant des biens à caractère intime, comme les vêtements mais aussi, dans une moindre mesure, les livres." Par ailleurs, les nouvelles normes d’accessibilité aux handicapés, qui doivent entrer en vigueur en 2018, poussent aussi les librairies à agrandir leur magasin (voir encadré p. 32).

La pierre contribue à forger l'identité de la librairie Labbé, à Blois.- Photo DR

Le jeu des couleurs…

Facteur de lisibilité de l’espace, la couleur apporte chaleur et identité. Elle se loge facilement, en un coup de peinture, sur les murs, les plafonds, le sol, le mobilier. En librairie, comme en bibliothèque d’ailleurs, le noir, le blanc et la couleur bois, suffisamment neutres pour mettre en valeur les couleurs variées des livres, ainsi que le rouge ont toujours la cote. Mais, selon Hélène Valotteau, directrice du pôle jeunesse et patrimonial de la médiathèque Françoise-Sagan à Paris et auteure d’un mémoire de fin d’études sur les couleurs en bibliothèque, le rose et le parme, qui ont un côté plus "glamour", ou des couleurs acidulées et vitaminées, provenant des univers jeunesse, parviennent toutefois à se frayer un chemin en particulier via les sièges et fauteuils installés pour les clients. Un effet de mode qui tient, pour la bibliothécaire, à "l’augmentation des zones de sociabilité" dans les magasins.

… et des matières

Dans le même esprit, les matières historiques d’un lieu (piliers en fonte, alcôves en pierre, sols en béton…) sont aujourd’hui de plus en plus conservées et valorisées. Eléments d’authenticité, elles contribuent souvent à donner une âme au magasin, pour peu qu’elles s’intègrent harmonieusement avec les matières nouvelles du mobilier, qu’il soit en bois ou en acier. Pour se meubler, les libraires font d’ailleurs de plus en plus appel au sur-mesure, voire au "made in France", avec une tendance aux meubles sur roulettes aisément déplaçables. Cette donnée est d’autant plus importante qu’ils misent aujourd’hui sur leur rôle culturel et organisent régulièrement des animations pour lesquelles ils ne disposent pas toujours d’un espace approprié.

Des objets hétéroclites et personnels

Visant à créer une ambiance et à renforcer la convivialité d’un lieu, les objets hétéroclites que l’on trouve plutôt dans les sphères privées, comme les fauteuils, tapis, rideaux, tables de jardin ou de salle à manger, participent désormais à la décoration des librairies. Poussant cette logique jusqu’au bout, de plus en plus de libraires ont intégré un coin café ou un salon de thé. "La librairie du futur ne peut plus être seulement un lieu d’étalage de livres, mais doit au contraire devenir un lieu où l’on peut aussi s’installer, se détendre, écouter, rencontrer et partager", analyse Jean-François Quinquet, qui dessine et aménage des librairies notamment pour le groupement Les Libraires ensemble. Cependant, tempère Marco Cittadini, consultant en aménagement d’espace commercial, "la librairie se caractérise par un grand nombre de produits émettant des signaux forts. Aussi est-il important de ne pas surcharger le décor. L’aménagement doit rester sobre et le mobilier neutre pour faire ressortir la richesse des livres."

Une vue dégagée

Un autre élément fort apparaît : la transparence, à l’extérieur du magasin, avec l’usage de plus en plus fréquent de vitrines laissant passer les regards vers l’intérieur, mais aussi à l’intérieur avec l’élimination des étagères hautes situées au milieu de la librairie et arrêtant le regard. "Les grands présentoirs, c’est fini, cela rend l’espace trop confus, observe Pierre-Yves Gimenez. On cherche aujourd’hui à fluidifier les espaces même quand ils sont très différenciés." Dès lors, l’organisation de l’espace, soutenue par une signalétique claire, s’appréhende en un coup d’œil, permettant au client d’être autonome au sein du magasin. Dans cette logique, la librairie capharnaüm n’a plus la cote depuis déjà un certain temps.

Un éclairage modulable

Si la tendance est à l’exploitation maximale de la lumière naturelle, via les vitrines notamment, l’éclairage demeure l’objet d’une très grande attention. C’est même un point clé dans le design des librairies. "L’éclairage différencié des tables, des étagères et des espaces de circulation, plus sombres par exemple, permet de donner du modelé et du relief au produit", pointe Jean-François Quinquet. Les leds, certes chères à l’achat mais qui allègent les factures d’électricité à terme et qui ne chauffent pas, séduisent de plus en plus les libraires, qui délaissent néons blafards et halogènes dévoreurs d’énergie.

Un commerce assumé

Pôle stratégique, l’espace-caisse bénéficie d’une attention toujours plus soutenue de la part des libraires, qu’ils y privilégient l’efficacité du règlement ou l’achat d’impulsion et les ventes additionnelles. Les meubles spécifiques, à l’ergonomie soigneusement étudiée, s’y multiplient donc. Dans le même esprit, l’entrée de la librairie est souvent exploitée comme une zone marchande rappelant l’ensemble des rayons, voire les meilleures ventes du magasin ou les coups de cœur de l’ensemble de l’équipe.

Si tous ces aménagements visent évidemment à rendre les magasins toujours plus beaux et plus fonctionnels, leur but final est de "faire sonner le tiroir-caisse". Il est vrai que le coût de refonte d’une librairie n’est pas neutre. Selon Pierre-Yves Gimenez, le prix au mètre carré oscille entre 600 et… 2 300 euros ! Un investissement donc qu’il convient de rentabiliser au mieux. Pour cela, "chaque projet doit avoir été guidé par une réflexion préalable concernant l’offre, la concurrence, la clientèle visée, et donc l’identité de la librairie, détaille Jean-François Quinquet. L’aménagement ne fait qu’articuler harmonieusement ces données pour inciter le client à flâner et revenir en magasin." Et lorsque l’adéquation est réussie, le résultat est au rendez-vous, avec des progressions d’activité à deux chiffres. Ainsi, Bulle au Mans enregistre une progression de 35 % depuis son déménagement. La logique commerciale préside donc toujours dans chaque projet établi par les agenceurs.

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