Apollinaire, le narrateur de Kangni Alem, fils d’un politicien cynique, aurait bien voulu être philosophe. Mais, paresseux, palabreur, son père l’a décidé à devenir avocat. Il s’apprête aujourd’hui, à 70 ans, à prendre sa retraite. Mais non sans revenir sur les échecs de sa carrière, trois seulement, dont un, cuisant, duquel il se sent vraiment responsable. Le 14 octobre 1978, son client K. A., auprès duquel il avait été commis d’office, accusé d’avoir décapité Bouraïma, un jeune imam, était fusillé dans la cour de la prison de Tibrava. Un Etat africain à la fois fictif et très réaliste. Rappelons que Kangni Alem, écrivain et enseignant, est né à Lomé, capitale du Togo, où il vit. Alors, durant trois jours, Apollinaire va consacrer tout son temps à "comprendre à rebours", à refaire l’enquête qu’il avait négligée à l’époque, se refusant même à aller voir le pasteur Hightower, un "luthérien tropical", "illuminé d’évangéliste" qui lui avait pourtant écrit pour l’informer qu’il avait des révélations à lui faire. Au mépris de toutes les règles du droit, l’avocat n’a rien tenté, et le procureur Bannerman a eu facilement la peau de K. A.
Au fil de ses investigations, Apollinaire va revoir les uns et les autres, le pasteur, le magistrat, et découvre, pièce par pièce, les éléments d’un puzzle mouvant. Il semble que K. A., se sentant lui aussi investi d’une mission pastorale, ait décidé de fonder une église, et que Bouraïma, alcoolique, lui ait offert sa tête afin de sanctifier le lieu nouveau. Un rituel qui se pratique, paraît-il. Mais c’est Hightower qui le dit, et il a épousé la fille de K. A., par sorcellerie. Tout l’arsenal des religions animistes africaines joue un rôle déterminant dans cette histoire, que l’avocat, occidentalisé, aurait souhaitée sans doute plus rationnelle. Après une explication avec le procureur, il introduira un recours en cassation contre le verdict de l’époque.
En dépit de quelques facilités, l’auteur d’Esclaves (JC Lattès, 2009) a construit un suspense original, grinçant, reflet d’une Afrique tiraillée entre ses traditions et la modernité héritée du colonisateur. J.-C. P.
