La Découverte

Coureur de fonds

François Gèze.

Coureur de fonds

Plutôt optimiste, le P-DG de La Découverte, François Gèze, mise avant tout aujourd’hui sur l’impression numérique et sur la vitalité conceptuelle des jeunes chercheurs pour développer un catalogue patiemment construit au cours des trente dernières années.

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Par Anne-Laure Walter,
Créé le 17.05.2013 à 00h00,
Mis à jour le 14.10.2013 à 21h14

A 65 ans, François Gèze, le discret patron de La Découverte, n’est pas enclin à s’appesantir sur le passé et n’aime parler que d’évolution, d’adaptation et d’avenir. Il fait partie de ces rares éditeurs à aborder sereinement, avec une pointe d’excitation même, les mutations technologiques.

A l’occasion des 30 ans de La Découverte, alors qu’il enchaîne les interviews pour la presse nationale, il s’attarde peu sur le bilan, analyse le présent pour penser l’avenir. En prenant la suite des éditions Maspero en 1983, La Découverte a construit un catalogue de sciences humaines, bien vivant encore aujourd’hui. Car sur les 3 500 titres édités depuis trente ans, 1 500 sont encore disponibles et la maison réalise plus de la moitié de son chiffre grâce au fonds.

Le fonds est essentiel.

« Le stock et les nouvelles éditions représentent 60 % de nos ventes chaque année. Le fonds est absolument essentiel à notre équilibre et nous le faisons vivre notamment avec la collection de poches “Repères�?, qui compte presque 400 titres à ce jour, et représente 20 % de notre chiffre d’affaires. » Sur les 150 parutions annuelles, un tiers est constitué de rééditions mises à jour. C’est d’ailleurs le fonds que l’éditeur a décidé de mettre en valeur dans la communication autour des 30 ans de la maison. Tous les libraires ont reçu une brochure présentant un panorama des titres qui « ont fait date » depuis trois décennies et, pour les clients, un livre Préface(s) à 30 ans d’édition, réunissant 21 préfaces, est offert pour l’achat de deux ouvrages des éditions. Car c’est la librairie qui inquiète actuellement François Gèze.

La crise des grandes chaînes.

« Ce qui marque cette année 2013, c’est les difficultés des librairies Chapitre, le dépôt de bilan de Virgin et les problèmes de la Fnac. Les grandes chaînes sont directement affectées par la crise en même temps que les libraires indépendants, petits et moyens. » Il voit en parallèle la part des ventes en ligne, dont Amazon représente les deux tiers, devenir pour son catalogue plus que significative, autour de 22 %. « En sciences humaines, un cinquième et bientôt un quart des livres vendus passent par ce canal parce que les librairies en ligne vendent beaucoup de livres du fonds. Il y a là un vrai souci, d’où l’importance pour les libraires de pouvoir vendre en ligne, en se fédérant. » L’éditeur avait d’ailleurs fortement soutenu le projet 1 001Libraires.com, le portail commun des librairies indépendantes stoppé en mai 2012.

Mais plus que l’évolution des canaux de ventes, en trois décennies à la tête de La Découverte, François Gèze a vu se transformer le rapport à la connaissance. « Nous vivons une mutation du livre sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale » et, pour lui, cette mutation est plus sociétale que technologique. Comme les Puf, Armand Colin, Odile Jacob et plusieurs petits éditeurs (Agone, Vendémiaire…), la maison n’édite aujourd’hui que de la non-fiction, avec des ouvrages qui furent des succès en librairie comme Tête de Turc de Günter Wallraff, Le harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen, Le monde selon Monsanto de Marie-Monique Robin ou Le président des riches de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

Son catalogue se focalise donc sur deux publics : les universitaires et chercheurs d’une part, et le public du rayon essais-documents d’autre part. « Ce qui a réellement changé, c’est la baisse de la fréquentation des librairies, la chute de la part de grands lecteurs dans la population et le rapport au livre, notamment à l’université. Depuis un ou deux ans, on observe un tournant préoccupant car, dans les premières années de fac, les étudiants se détournent du livre comme outil d’apprentissage, support privilégié de connaissance. » Le livre est consulté en bibliothèque, les passages importants étant photocopiés pour être étudiés, mais l’ouvrage dans son ensemble n’a pas besoin d’être conservé.

Impression numérique.

Ces transformations ont des conséquences sur les façons d’éditer. « Si on se contente d’éditer comme on l’a fait au cours de ces trente dernières années, on est mort. Nous ne pouvons plus publier aujourd’hui bon nombre de livres qui n’auraient pas posé de problème il y a dix ans : les acheteurs ne sont pas assez nombreux pour en justifier l’édition. Désormais, il faut réfléchir soigneusement, quand on choisit un titre, à ce qu’il apporte, que ni Internet, ni la télévision, ni la presse, ne font déjà. »

Mais cette transformation des pratiques est quelque peu contrebalancée par les mutations technologiques, notamment grâce à l’impression numérique, « une révolution plus importante que le livre électronique lui-même », selon lui. L’ingénieur des mines ne craint pas les nouvelles technologies, vers lesquelles il fut l’un des premiers à se tourner. « Il faut tirer profit des évolutions techniques et, pour moi, l’une des promesses importantes, c’est l’impression à la demande. Depuis à peine deux ans, les nouvelles machines permettent une baisse considérable du prix unitaire. J’ai calculé que j’allais pouvoir réintégrer au catalogue au moins 500 titres épuisés que je ne pouvais pas republier parce que les techniques demandaient un tirage minimal trop élevé au regard de leur vitesse d’écoulement (quelques dizaines de ventes par an). C’est assez excitant. Faire vivre le fonds, c’est une vraie promesse d’avenir ! »

«

Excès de pouvoir

» ?

Et c’est sur cette conviction, pour combattre le grand numérisateur Google et redonner vie à des centaines de milliers d’ouvrages, que François Gèze a intégré le comité scientifique du registre Relire pour la numérisation des livres indisponibles du XXe siècle. Une numérisation qui a soulevé l’indignation de certains auteurs, notamment regroupés dans le collectif Le Droit du serf. Celui-ci vient de déposer un recours pour « excès de pouvoir » contre le décret d’application du texte. « Quand j’ai lu que, pour certains, l’Etat volait les auteurs, je suis tombé des nues. Il y a beaucoup d’incompréhension, voire de mauvaise foi. Le dispositif est certes assez complexe mais sa complexité est à la mesure de l’ambition de la loi qui est le respect des droits des auteurs. »

Et face à la polémique soulevée par la nécessité de l’opposition volontaire de l’auteur (opt-out) en cas de désaccord sur la numérisation de ses livres, il répond : « On parle de 500 000 titres du XXe siècle qui sont toujours sous droit, l’opt-in est impossible : comment retrouver tous les ayants droit ? »

Dès le milieu des années 1990, François Gèze a plongé dans le bain de la dématérialisation des contenus, notamment avec le CD-Rom L’état du monde, et plus tard avec le portail Cairn, vendu aux bibliothèques, qui diffuse des revues et maintenant des livres électroniques. Cairn reçoit un million de visiteurs uniques par mois avec une visibilité mondiale, puisque la moitié des 700 bibliothèques qui sont abonnées à Cairn le sont à l’étranger. « Oui, ce numérique-là, ce modèle technico-économique a plus que tenu ses promesses. Sans forfanterie, nous avons sauvé les revues de sciences humaines et sociales françaises. Les ressources apportées par le numérique permettent aux revues de retrouver un équilibre, et cela m’a permis de passer de 3 à 9 revues, alors que, avant Cairn, je refusais toutes les nouvelles propositions. »

Trentenaires.

Le P-DG de La Découverte n’est pas inquiet pour l’avenir de sa maison, au sein du groupe Editis, qui vient de rapprocher deux sociétés du groupe, Plon-Perrin avec First-Gründ. « Pour l’instant, je n’ai pas d’inquiétudes sur l’avenir, car il n’y a jamais eu la moindre ingérence éditoriale de la part de l’actionnaire, quel qu’il soit. » Et en ce qui concerne la production, il ne manque pas d’auteurs. Quand La Découverte a pris le relais de Maspero, les ventes d’ouvrages de sciences humaines ont connu un grand coup de frein. « Les années 1980 ont été très sombres au niveau des idées avec le début de la mondialisation et le triomphe des idées libérales. Néanmoins, des penseurs agissaient toujours mais ils étaient moins visibles dans ce panorama des idées globalement assez brouillé, avec, en termes de communication, toute la dérive des intellectuels médiatiques qui perdure aujourd’hui. » Mais, progressivement, La Découverte a su dénicher ces chercheurs qui représentent aujourd’hui une grande partie du catalogue. « Au début des années 2000, on a vu apparaître de nouvelles voix (François Cusset, Yves Sintomer…) qui apportent des idées intéressantes, beaucoup plus que dans les deux décennies précédentes. L’essentiel de nos auteurs ont entre 30 et 50 ans, avec une présence de plus en plus affirmée des trentenaires. » <

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