Logiciels de gestion

Dans les méandres de la gestion des droits d'auteur

Dans les méandres de la gestion des droits d'auteur

Liées par une obligation de transparence à l’égard de leurs auteurs, les maisons d’édition doivent communiquer a minima une fois par an les informations liées à l’exploitation des droits. Si certaines continuent d’utiliser leur bon vieux tableur Excel, le recours à des solutions logicielles s’est largement démocratisé.

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Par Charles Knappek ,
Créé le 07.12.2021 à 10h31 ,
Mis à jour le 07.12.2021 à 11h00

Collecter les données, calculer les stocks ou encore initier les paiements tout en assurant une veille juridique permanente… la gestion des droits d’auteur, pour primordiale qu’elle soit, est rarement un sujet de prédilection pour les maisons d’édition. En particulier dans les petites et moyennes structures. Les auteurs le savent bien, ils sont les premiers à en souffrir. Comme le rappelait le 8e baromètre des relations auteurs/éditeurs Scam/SGDL de novembre 2020, « pour 50 % des auteurs, les redditions de comptes ne sont ni claires ni complètes chez aucun de leurs éditeurs. Seuls 15 % des auteurs les jugent claires et 13 % les jugent complètes chez tous les éditeurs. » Pire, pour 16 % des auteurs, l’envoi de la reddition n’est pas accompagné ou suivi par le versement des droits dus.

Inadéquation de moyens

Sans dédouaner les éditeurs de leurs responsabilités, cette gestion erratique s’explique, aussi, en partie par l’inadéquation des moyens dont certains disposent pour s’affranchir de leurs obligations. Le tableau Excel des débuts tarde encore trop souvent à céder la place à une solution logicielle aboutie. « Beaucoup d’éditeurs préfèrent s’en tenir à leur tableur sans faire un simple calcul financier, témoigne Daniel Derozier, gérant de 2Dcom. Au lieu de consacrer 40 000 euros de frais de personnel annuels à la gestion des droits, ils pourraient très vite rentabiliser un investissement logiciel de 10 000 euros. » « Quand on est une TPE dans l’édition, ce sont souvent les dirigeants qui sont au four et au moulin. Le suivi et le calcul des droits d’auteur est complexe et chronophage », abonde Mohammed Belghiti, cofondateur en 2020 avec Najlae Zeitouni de Crealo, une application dédiée à la gestion des droits d’auteur.

Prestataires extérieurs

Il serait pourtant excessif de brosser un tableau entièrement négatif de la situation. D’abord, parce que la problématique est complètement différente s’agissant des grands groupes. Complexe à bien des égards (prise en compte des droits sociaux des personnes physiques, des droits de reprographie, gestion des à-valoir et retours…), le système français de gestion des droits d’auteur a poussé les leaders de l’édition à revoir leur structure organisationnelle et mutualiser leurs services. Ils sont nombreux, aujourd’hui, à faire appel à des prestataires extérieurs.

Quelques acteurs internationaux spécialisés dans la gestion des droits se partagent ainsi le gâteau des leaders français de l’édition : présent à l’international aux côtés de plus de 350 éditeurs représentant plus de 4 400 marques et 14 000 utilisateurs, l’allemand Klopotek travaille pour le groupe Albin Michel et l’ensemble de ses maisons d’édition depuis près de dix ans.
De la même manière, l’américain Fadel a fait en 2020 une entrée aussi fracassante que discrète sur le marché français : il fournit désormais ses solutions de gestion de droits à Hachette Livre, Editis et Média Participation. « Nous travaillons pour environ 130 maisons d’édition de groupes français représentant plusieurs dizaines de milliers d’auteurs et quelques centaines de milliers de contrats », situe Jean-Marc Satta, directeur France/Europe de Fadel. Licence de bout en bout basée sur le Cloud, la solution IPM Publishing Edition de Fadel permet aux éditeurs de gérer les droits et l’autorisation des contenus, de calculer les paiements de redevances ou encore de fournir un portail auteur – Hachette Livre et Editis développent actuellement leur portail auteur respectif, dont l’étendue des fonctionnalités n’est pas encore finalisée.

A l’échelon inférieur, le marché des petits et moyens éditeurs, s’il n’affiche pas le même niveau de maturité, a lui aussi ses acteurs historiques. Des entreprises comme 2Dcom ou De Laroussilhe Informatique opèrent sur ce segment des PME de l’édition, souvent via des solutions métiers plus larges (gestion des droits d’auteur, des cessions à l’étranger, mais aussi des solutions logicielles destinées aux libraires). Elles revoient leur offre pour s’adapter à un contexte de plus en plus concurrentiel. Partenaire de quelque 180 maisons et groupes d’édition (Cerf, Tallandier, Liana Lévi, Presses universitaires de Marseille ou de Lyon…), la SARL nancéienne 2Dcom, créée en 1998, a par exemple développé en septembre 2020 un nouveau logiciel In Quarto destiné à remplacer progressivement son logiciel historique EditLiv. « Nous proposons In Quarto à l’ensemble de nos clients, la bascule s’opère au gré des besoins de chacun », détaille Daniel Derozier. Si l’entreprise ne propose plus qu’In Quarto à ses nouveaux clients, elle laisse à ses clients qui le souhaitent la possibilité de conserver EditLiv.

Une nouvelle solution

Surtout, le marché attire de nouveaux acteurs. Le dernier venu, Crealo, affiche son ambition de « gommer les tensions, autour du droit d’auteur, qui nuisent soit à la fluidité du quotidien, soit à la solidité des relations de confiance entre gestionnaire et ayants droit », souligne Mohammed Belghiti. Commercialisée en mode Saas, la solution de Crealo propose une solution de gestion, suivi, contrôle et maîtrise des droits d’auteur et licences. Elle est vendue sous la forme d’un abonnement démarrant à 50 euros par mois, avec un tarif évolutif en fonction du nombre de titres et d’auteurs d’actifs. Des éditeurs comme La ville brûle ou Bleu autour l’ont d’ores et déjà adoptée.

A l’instar de Crealo, d’autres opérateurs se sont lancés récemment. Le groupe allemand Knk s’est implanté en France en 2018 pour déployer une solution globale au service des éditeurs (fabrication marketing, service client, ventes, abonnements, gestion des contrats d’auteur, des cessions et calculs de droits…). S’il a notamment entamé une collaboration avec le groupe d’édition juridique Lextenso, la partie gestion des droits d’auteur de son logiciel n’est encore utilisée par aucun de ses clients français. « Nous devrions avoir nos premiers clients sur la partie gestion des droits d’auteur dès 2022 », indique cependant Karl-Hubertus Mann, président de Knk France.

Autre acteur récent, l’application Kolibris, éditée depuis juin 2018 par Altima Gestion, intègre tous les aspects du droit d’auteur (droits tous supports – papier, numérique, audio –, la gestion des cessions de droits et des droits dérivés…). « Nous offrons une solution personnalisable à chaque maison d’édition avec prise en compte de ses spécificités », détaille Jean-Christophe Jullian, le gérant. Les éditions Philippe Picquier, de l’Aube, Akileos ou encore Sodi-Art figurent parmi les clients de Kolibris.

Nouveaux usages de lecture

Si les besoins diffèrent fortement selon les éditeurs et impliquent une forte adaptabilité des solutions proposés, les logiciels de gestion doivent aussi composer avec les nouveaux usages numériques de lecture, en particulier dans les champs académique et professionnel où les achats au chapitre sont monnaie courante. Une tendance encore accentuée par les périodes de confinement : « Un éditeur juridique vend des commentaires sur des paragraphes. L’utilisateur peut s’abonner à une base de données ou acheter des contenus à l’unité, illustre Karl-Hubertus Mann. Notre solution est très utilisée à l’international par des éditeurs professionnels. A l’instar des éditeurs de musique qui sont passés du CD au streaming, les éditeurs développent la vente granulaire et ont besoin d’outils adaptés pour le calcul des droits. »

Les éditeurs constatent également une évolution de l’offre des maisons d’édition généralistes, avec la montée en puissance de l’offre numérique, et notamment des plateformes de streaming. Pour définir les règles de droits d’auteur entre éditeurs et bénéficiaires sur ces nouveaux modes de diffusion, les contrats d’édition s’adaptent et évoluent. « A notre niveau il est nécessaire de pouvoir répondre à toutes les modalités de calcul prévues aux contrats d’édition, détaille Jean-Christophe Jullian, chez Kolibris. En cas de demande de nouvelle modalité de calcul de droit, le développement est réalisé et la mise à jour livrée en ligne. Cette mise à jour est ensuite automatiquement accessible gratuitement pour tous nos éditeurs. »

« L’enjeu majeur, c’est la migration des données, conclut pour sa part Jean-Marc Satta, chez Fadel. Le livre est sans doute l’une des industries qui présentent la plus grande complexité. Il faut pouvoir faire le lien avec tous les paliers de calcul et reprendre si nécessaire un contrat trois ans plus tard pour tenir compte des avances et à-valoir. »  
 

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