Horreur et frissons

Dossier horreur et frissons : la peur avance masquée

Horreur et frisson - Photo OLIVIER DION

Dossier horreur et frissons : la peur avance masquée

A la veille d'Halloween, le 31 octobre, le rayon frisson pour enfants, inauguré par « Chair de Poule » en 1995, se remplit. Si le frisson remporte les faveurs d'une majorité d'éditeurs, l'horreur se cache dans l'ombre d'autres genres pour être tenue à distance et éviter d'effrayer des lecteurs pourtant en quête de peur. 

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Par Cécilia Lacour,
Créé le 18.10.2019 à 00h00,
Mis à jour le 18.10.2019 à 08h40

Appareils photos qui prédisent des événements tragiques, pantins maléfiques, fantômes... En exploitant ces thèmes dès 1995, « Chair de Poule » a marqué une génération de jeunes lecteurs en leur proposant pour la première fois des romans d'horreur adaptés à leur âge. En quelques mois, cette collection éditée par Bayard est devenue un phénomène éditorial. Presque vingt-cinq ans plus tard, une poignée d'éditeurs continuent d'explorer le sillon horrifique creusé par les titres de R. L. Stine et font peur aux enfants pour leur plus grand plaisir. « L'horreur est un mot fort, un peu tabou », avance Emmanuelle Beulque, éditrice album chez Sarbacane qui, après Le train fantôme de Didier Lévy et Pierre Vaquez (2 octobre), prépare pour le 5 février Et parfois ils reviennent, un recueil illustré par Maurizio Quarello de dix nouvelles horrifiques consacrées aux fantômes. « C'est un genre qui n'est pas forcément compris », estime Clémence Bard, éditrice album et romans français chez Casterman, à l'origine de la future collection « Hanté » (voir encadré p. 74).

Maÿlis de Lajugie, Albin Michel jeunesse - Photo OLIVIER DION

Porosité

Alors à défaut d'horreur, une majorité d'éditeurs préfère évoquer le frisson. « L'horreur a une connotation datée. Il se traduit dans nos esprits par du sang et du gore tandis que le frisson se cache dans ce que l'on ne voit pas », explique Maÿlis de Lajugie, responsable éditoriale de littérature étrangère d'Albin Michel Jeunesse. Cette distinction n'empêche pas la maison d'explorer le genre de l'épouvante. Rien qu'en -janvier dernier, Albin Michel Jeunesse a édité Celle qui marche la nuit de Delphine Bertholon, entamé la réédition des -aventures des chasseurs de spectres de l'Agence Lockwood & Co. de -Jonathan Stroud, publié le cinquième et dernier volume de la série Le grand livre d'horreur de N. M. Zimmermann, et Maÿlis de Lajugie vient d'adapter deux titres du maître incontesté de l'horreur pour un public adolescent (voir encadré p. 76).

Hélène Pasquet, Bayard - Photo OLIVIER DION

« Le terme frisson fait moins peur que celui de l'horreur », confirme Hélène Pasquet, directrice éditoriale fiction et bande dessinée de Bayard. La maison entretient sa tradition de l'horreur depuis la publication du premier tome de « Chair de Poule ». « J'assume à fond de faire peur aux enfants de 8 à 12 ans qui, sortis de la petite enfance, sont capables de différencier l'imaginaire du réel », assure l'éditrice. Outre « Chair de Poule » qui continue de s'enrichir chaque année, Bayard propose d'autres titres ou séries horrifiques comme Monsterland de R. L. Stine - dont le septième volume Cauchemar au cirque vient de paraître -, L'Epouvanteur de Joseph Delaney qui se terminera le 6 novembre avec L'héritage de l'Epouvanteur, Traqueurs de cauchemars de Marie-Hélène Delval, Maléfice sur Rome d'Anne Schmauch, Le bus de l'horreur de Paul van Loon inauguré le 9 octobre, et Les Oubliées d'Alex Kahler (16 octobre).

Marion Glénat - Glénat - Photo OLIVIER DION

La frontière poreuse entre horreur et frisson s'observe également dans la collection « Romans d'horreur », lancée en 2013 par Scrineo. « L'idée est de créer des ambiances frissonnantes et de jouer avec les codes de l'horreur sur un ton qui permet de croire à l'histoire sans trop y croire non plus, de façon à ne pas traumatiser les lecteurs », explique Jean-Paul Arif, fondateur et éditeur de la maison qui prépare deux nouveaux titres pour l'année prochaine.

« La peur est présente un peu partout en littérature jeunesse, même dans des livres qui n'entrent pas à proprement parler dans le genre « horreur » », assure Thierry Laroche, directeur éditorial littérature et bande dessinée de Gallimard Jeunesse, qui illustre son propos en citant « des scènes assez dures dans Harry Potter, comme celles avec les Détraqueurs, où le récit frôle l'épouvante » sans pour autant que l'ensemble des aventures du sorcier puisse être considéré comme horrifique. Peu importe l'étiquette qu'on lui accole, « le ressort de la peur a toujours existé en littérature jeunesse. On joue à faire peur aux enfants sans avoir envie de les effrayer réellement », poursuit l'éditeur dont le département a publié Killer Game de Stephanie Perkins (21 mars), Ceux qui ne peuvent pas mourir de Karine Martins (12 septembre) ainsi que la bande dessinée d'épouvante psychologique Le mangeur d'espoir de Karim Friha (16 octobre).

Mélange des genres

La difficulté de l'exercice reste de susciter la peur chez les jeunes lecteurs sans les terroriser. Un équilibre délicat. Thierry Laroche veille à ne pas tomber dans « l'ultra-violence et le plaisir morbide », Emmanuelle Beulque s'interdit « toute attitude instrumentaliste qui cherche volontairement à faire peur, voire à faire souffrir, les enfants » tandis que Maÿlis de Lajugie fait attention à « identifier les comportements déviants ou pervers ». La frontière réside aussi dans le hors-champ. « La violence n'est pas vraiment montrée, elle est suggérée. On fait jouer l'imaginaire des lecteurs, ce qui nous permet pas mal de choses », explique Hélène Pasquet. « Ma limite réside dans la tranche d'âge des lecteurs », déclare Claire Deslandes, directrice de publication de Castelmore, qui, « étonnée de voir qu'il n'avait jamais été publié en France », a édité Scary Stories d'Alvin Schwartz (7 août), un « classique de littérature anglo-saxonne paru en plusieurs volumes dans les années 1980 » qui, malgré son succès populaire, fait toujours partie de la liste des titres « mis à l'index aux Etats-Unis ». Le titre, proposé aux lecteurs de 12 ans et plus, a d'ailleurs été adapté au cinéma le 21 août.

Chez les plus petits, l'horreur est souvent désamorcée par l'humour ou abordée sur un ton léger. C'est le cas de la plupart des BD jeunesse de la collection « Jungle frissons », du Livre top secret du monstre 2 de Magnus Myst (Flammarion, 13 novembre) ou de la collection « Hôtel des frissons », de Vincent Villeminot, dont le sixième tome, A table !, est paru chez Nathan Jeunesse le 17 octobre. Dans le même registre, Glénat édite les séries Comment ratatiner les monstres de Catherine Leblanc et Roland Garrigue, et Monstres de Séverine Gauthier et Stan Manoukian. « La thématique des monstres est très présente dans l'imaginaire des enfants. L'idée est d'en sourire, tout en créant un moment amusant avec les parents », explique Marion Glénat-Corveler, directrice du pôle jeunesse de la maison. L'humour horrifique s'est aussi infiltré dans le catalogue de Casterman avec Le 109 rue des Soupirs de Mr Tan, illustré par Yomgui (4 septembre), une bande dessinée dans laquelle « l'auteur utilise les codes de l'horreur et la désamorce tout de suite. On joue littéralement à se faire peur », souligne Marine Tasso, éditrice documentaire et bande dessinée de la maison.

Mise à distance

Pour les adolescents et jeunes adultes, la production horrifique « infuse d'autres genres » comme le fantastique, note Claire Deslandes qui remarque d'ailleurs que ces lecteurs vont souvent « chercher les livres d'horreur au rayon adulte ». Ainsi, le recours à des phénomènes surnaturels dans des univers lointains permettrait de mettre l'horreur à distance. « Cela facilite les choses si l'histoire se déroule dans un autre monde », confirme Maÿlis de Lajugie. « Je cherche souvent à intégrer des éléments fantastiques pour ne pas traumatiser les lecteurs, admet Marilou Addison, auteure québécoise des séries Roman passepeur (Boomerang) et Zone frousse (Z'ailées). Et je m'arrange pour leur donner une fin ouverte avec une solution ». La fin des histoires étant un autre point qui retient l'attention des éditeurs. « On peut mettre les jeunes lecteurs dans un tunnel noir empli de monstres, mais il faut une lumière au bout », assure Thierry Laroche. « L'accompagnement et la médiation au long de l'histoire sont importants. Le respect du lecteur, c'est de partir à l'aventure avec lui. On ne peut pas l'abandonner à la fin avec un truc horrible », estime Emmanuelle Beulque. C'est l'une des raisons pour laquelle Chloé Samain, éditrice à La Martinière Jeunesse, a publié Contes de frissons de Caroline et Martine Laffon (3 octobre), un recueil de dix contes fantastiques venus d'Asie. Si « ce projet a un peu traîné parce que justement il faisait peur », l'éditrice « aime bien le fait qu'il y ait une morale dans chaque histoire. La peur n'est pas gratuite ».

Si les éditeurs prennent toutes ces précautions, ce n'est pas uniquement pour protéger les lecteurs. « Les enfants sont attirés par l'horreur, il s'agit d'un besoin instinctif pour grandir. Par contre, il faut faire attention à ne pas faire peur aux parents », estime Emmanuelle Beulque. « L'un des freins au développement de l'horreur est un frein d'adulte plus que de lecteurs car il faut faire plaisir aux parents en premier lieu pour pouvoir déclencher l'acte d'achat », confirme Chloé Samain. 

Casterman sera « Hanté »

« Les vrais livres d'horreur sont destinés aux lecteurs de plus de 14 ans tandis que les préadolescents ont souvent le choix entre des livres fantastiques ou des collections qui exploitent le bestiaire horrifique », observe Clémence Bard, éditrice albums et romans français chez Casterman. Face à ce constat, cette amatrice du genre de l'horreur lance en mars 2020 la collection « Hanté » pour les 10-13 ans avec la « volonté de faire peur sans le filet rassurant de l'humour ou du merveilleux, avec des récits dans la droite lignée du fantastique à la Stephen King qui ont un ancrage quotidien et psychologique ». Inaugurée avec La maison sans sommeil de Thibault Vermont - qui publiera son récit sous le pseudonyme de Benoît Malewicz - et avec L'amie du sous-sol de Rolland Auda, la collection repose sur des auteurs français « qui écrivent ou non pour la jeunesse » et qui, surtout, « partagent une appétence pour le genre de l'horreur ». L'objectif : constituer une bibliothèque qui « assume les codes de la peur » avec des histoires « courtes mais intenses » qui ne dépassent pas cent pages, publiées dans un format « un peu plus grand que le poche » et proposées à petit prix (5,95 euros).

Stephen King terrifie le rayon ados

Edités par Albin Michel depuis 1981, les textes de Stephen King s'invitent désormais dans le catalogue jeunesse de la maison. « Nous avons longtemps eu envie de le décliner pour les adolescents sans toutefois savoir comment faire », admet Maÿlis de Lajugie. Profitant de l'arrivée d'une « nouvelle génération de libraires qui ont grandi en lisant ses romans » et de l'aura de celui qui est considéré comme le maître de l'horreur, l'éditrice a publié le 2 octobre dans la collection « Wiz », les nouvelles Brume et Le corps, chacune tirée à 18 000 exemplaires. Si Maÿlis de Lajugie s'appuie sur les romans courts « pour balayer l'œuvre du maître et le traiter comme un classique de littérature », elle prend néanmoins quelques précautions. « Nous avons sélectionné des nouvelles qui peuvent être lues dès 13-14 ans sans qu'elles soient trop impressionnantes. Certains textes de Stephen King flirtent avec la perversion ou mettent en scène des enfants, ce qui peut provoquer un effet miroir. Nous ne les proposerons pas », explique l'éditrice qui a identifié une quinzaine de nouvelles adaptées à un jeune public dont deux autres seront éditées en 2020.

Le livre pour affronter l'horreur

Jean-Paul Arif, Scrineo - Photo OLIVIER DION

Le succès de « Chair de Poule » dans les années 1980 et le renouveau de l'horreur dans l'audiovisuel avec les séries Stranger Things diffusée depuis 2016, The Walking Dead diffusée depuis 2010, ou les films Rec (2007), Conjuring, les dossiers Warren (2013) ou Ça (2019) illustrent une appétence du public pour le genre horrifique. De manière générale, enfants et adultes prennent du plaisir à jouer avec leurs peurs dès le plus jeune âge. « Quand on est petit, on aime se faire peur, c'est un besoin pour tester ses limites », déclare Jean-Paul Arif, fondateur de Scrineo. « La peur fait partie intégrante de la vie », renchérit l'auteure québécoise Marilou Addison.

Les professionnels du livre interrogés sont convaincus des bienfaits que peut engendrer la lecture d'œuvres horrifiques. « Eprouver une peur fictive permet de devenir plus fort et d'affronter le réel. Par exemple, la peur de mourir se développe chez l'enfant vers 5 ans. Regarder la mort en face dans une fiction peut aider à avoir moins peur », estime Emmanuelle Beulque, éditrice album chez Sarbacane. « La littérature permet aux enfants de donner une représentation à leurs peurs enfouies, de les circonscrire et de les maîtriser car elles sont contenues dans un livre qu'on peut toujours refermer. De plus, les enfants éprouvent une certaine satisfaction narcissique à se confronter seuls aux monstres », souligne Hélène Pasquet, directrice éditoriale fiction et bande dessinée chez Bayard.

Mettre des mots

Cet avis est partagé par Pierre Bertrand, auteur de Cornebidouille - dont le cinquième volume Non Cornebidouille, pas mon doudou ! paraîtra le 20 novembre - et de Nima et l'ogresse (13 novembre) édités par L'Ecole des loisirs. « Quand on met des mots et des images sur des peurs, on peut alors les affronter. Elles ne vont pas disparaître mais elles auront un visage tandis que l'angoisse, elle, reste tapie dans le noir sans avoir de visage », nuance-t-il. D'ailleurs, « la peur des cauchemars est incontournable » chez les jeunes lecteurs, selon Marine Tasso, éditrice documentaire et bande dessinée chez Casterman. Elle a publié Camille contre les cauchemars d'Emily Tetri (avril 2019), un album dans lequel une jeune tigresse est protégée des cauchemars par un monstre caché sous son lit. Jusqu'au jour où un cauchemar plus effrayant que les autres se faufile dans ses songes. Cet album lie visuellement un quotidien lumineux aux couleurs chaudes à des terreurs nocturnes froides et effrayantes. « Les cauchemars sont violents et pourtant, on s'en sort. Autant le montrer », estime Marine Tasso qui souligne que Camille contre les cauchemars évoque aussi « l'amitié et la solidarité ». Car la littérature horrifique permet certes d'affronter ses peurs, mais pas seulement. « Les livres d'horreur peuvent inculquer de belles valeurs aux enfants comme le courage et la détermination », assure Marilou Addison.

Grandir

Pour Thomas Leclère, responsable éditorial littérature au Seuil Jeunesse, « avoir peur, c'est vivre. Une vie sans peur est une vie sans plaisir ». Un leitmotiv que l'on retrouve dans la série Mes voisins les Goolz de Gary Ghislain, dont le troisième tome est en préparation pour 2020. Les romans retracent l'histoire d'Harold, un garçon paraplégique qui vit sa vie dans les livres d'horreur. Jusqu'au jour où son auteur préféré, M. Goolz, et ses deux filles emménagent à côté de chez lui. Dès lors, Ilona et Suzie Goolz vont l'entraîner dans leurs aventures horrifiques et « face à ses peurs, Harold va se sentir vivant », explique Thomas Leclère. « Lire et jouer permet de conjurer, de domestiquer et dépasser ses peurs parce que, par la fiction et le jeu, les enfants vont nécessairement être plus forts que l'angoisse, estime l'éditeur. Après, la responsabilité de l'éditeur est de savoir accompagner les lecteurs dans ce jeu avec la peur en leur donnant du sens et des clés pour pouvoir la dépasser ». Au fond, si la littérature horrifique semble surtout effrayer les adultes, elle peut répondre aux besoins des jeunes lecteurs en leur permetant d'affronter leurs peurs et de grandir. 

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