L'amour, enfin. « Écrire le sexe, et par-delà le sexe l'ambiguïté, le désir trouble et troublé en parallèle du désir clair me fait violence, mais je dois en passer par là. Voilà dix ans que j'y pense. Il m'a fallu un MeToo mondial et une pandémie plus son dénuement économique consécutif, son "plus rien à perdre" pour que j'ose m'y confronter. » Nous y voilà. À ce moment de vérité que constitue dans la vie comme dans l'œuvre d'Emmanuelle Richard -Première amoure, son nouveau livre, le premier à l'enseigne des éditions Julliard. Depuis La légèreté et surtout son sublime Pour la peau (L'Olivier, 2014 et 2016), la romancière a toujours écrit au plus près d'elle-même, de ses désirs, de ses échecs ou de ses craintes. Sans jamais se préoccuper de s'épargner, sans jamais renoncer à une belle frontalité, dont on a à juste titre toujours souligné la parenté, voire la filiation, avec le travail d'une Annie Ernaux. Une Ernaux néanmoins qui se voudrait désormais « réconciliée ». Et d'abord avec l'époque et donc, avec les hommes.
Avec un au moins, un homme de l'âge de l'écrivaine, la quarantaine, dont on ne saura d'abord pas grand-chose sinon qu'il porte un prénom italien et qu'il est un peu scénariste et enseignant en philosophie. L'autrice le rencontre lors d'une séance de signature d'un de ses livres. Quelques mots échangés seulement et s'ouvre à nouveau, contre toute logique- comment le revoir en ignorant tout de lui ?- le champ des possibles. Et celui du désir d'une femme qui s'inscrit tout de même dans la légitime recomposition post-#MeToo d'un rapport certes hétéronormé mais enfin égalitaire. C'est là, dans le récit de ces semaines où se joue la merveilleuse angoisse de la cristallisation amoureuse qu'Emmanuelle Richard convainc le plus et emporte finalement l'adhésion du lecteur. Son écriture est merveilleusement incarnée, tour à tour crue, c'est-à-dire parfaitement sexuelle, et tendre aussi. On savait par le récit de ses avanies sentimentales qu'elle était une formidable écrivaine. On découvre- et c'est plus rare- qu'elle sait aussi donner des mots au bonheur. Et nous rappeler ainsi, tous sexes enfin confondus, au nôtre.
Première amoure
Julliard
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 21 € ; 288 p.
ISBN: 9782260057703
