Société de surveillance. La vie des autres (2006), film de Florian Henckel von Donnersmarck, a beaucoup aidé à comprendre le mécanisme de surveillance dans la République démocratique allemande (RDA). Mais il y avait dans cette fiction comme une note d'espoir, l'idée qu'un agent de la redoutable Stasi ait pu être sensible à l'existence de ceux qu'il espionnait. Dans son livre, Jean-Louis de Montesquiou ne laisse pas de place à ce genre d'hypothèse. Cette pieuvre totalitaire fut impitoyable. C'est même ce côté implacable qui a assuré sa longévité. Ce n'est donc pas la vie des autres mais l'envie des autres dont il est question, le besoin de connaître leur intimité pour leur faire peur et leur faire peur pour les contrôler. « Non seulement la Stasi connaissait jusqu'à mes rêves, mais j'avais l'impression qu'elle avait pris le contrôle de mon cerveau avec des capteurs et pouvait le nettoyer à distance par téléphone. » Ce témoignage glaçant, parmi tant d'autres recueillis par l'auteur, donne une idée du trauma psychologique provoqué par cette armée grisâtre.
Avec des moyens rudimentaires si on les compare à ceux des officines de renseignements occidentaux, mais avec des quantités stupéfiantes d'informateurs, la Stasi, dirigée par le sinistre Erich Mielke, un stalinien pur jus, s'impose comme le premier employeur de la RDA avec 91 000 employés officiels et deux millions de « collaborateurs non officiels » pour surveiller seize millions de personnes. Cet instrument coercitif, comme la Securitate en Roumanie ou le Bowibu en Corée du Nord, coûtait 2 % du budget national. Il a surveillé un adulte sur dix, « record absolu pour l'ère prédigitale », et a produit 5 à 6 millions de dossiers individuels, plus ou moins épais en fonction de l'importance de l'opposant (soixante volumes pour la militante Ulrike Poppe) - ou de l'efficacité des broyeuses à la chute du mur.
Dans cet ouvrage dûment sourcé, d'une écriture plaisante, Jean-Louis de Montesquiou nous fait visiter un univers moche, comme l'était le siège de la Stasi sur la Normannenstrasse à Berlin. Rien d'impressionnant dans cette triste résidence devenue musée : la banalité à tous les étages. L'auteur d'un récit sur la Corée du Nord (Aller simple pour Pyongyang, Exils, 2018) et d'une biographie d'Amin Dada (Perrin, 2022) entreprend donc l'autopsie d'un organisme avec ses recrutements, ses méthodes, ses cibles et ses amnésies après quarante ans d'activité. L'ouverture des archives et leur consultation par tout citoyen en faisant la demande ont généré des procédures judiciaires dans l'Allemagne réunifiée. Sur près deux cents stasistes inculpés, une centaine à peine a été condamnée, tout cela pour 400 000 victimes dont 200 000 emprisonnements et 1 000 meurtres politiques. Enfin, cet ouvrage donne à réfléchir sur les techniques de contrôle d'aujourd'hui, produites par des entreprises américaines, comme Palantir. Ces nouveaux petits hommes gris de la tech n'ont même plus besoin de poser des micros. C'est nous-mêmes qui leur envoyons chaque jour les données sur nos vies.
Histoire de la Stasi. L'outil d'une dictature
Perrin
Tirage: 2 200 ex.
Prix: 21 € ; 256 p.
ISBN: 9782262106003
