Il a autant d’idées innovantes pour soutenir la bande dessinée dans son pays que de fanzines en risographie et de posters militants dans son sac de voyage. Le Colombien Daniel Jiménez Quiroz conclut cette semaine un rapide tour en Europe, qui l’a mené de Madrid à Angoulême, en passant par le festival Formula Bula à Paris le week-end dernier. Il en a profité pour présenter un imposant roman graphique de 560 pages intitulé Garzón - el duelo impossible, d’Alfredo Garzón et Verónica Ochoa, important succès colombien qui cherche preneur à l’étranger, et dont Astiberri a déjà acquis les droits pour l’Espagne.
Mais cette position d’intermédiaire n’est originellement pas la sienne : pour sa seconde visite au festival parisien de la BD indépendante, le volubile Colombien de 39 ans était venu décrire les récents projets de son événement Entreviñetas et mieux comprendre le système français lors de la journée professionnelle du Club 99, la Fédération des festivals de bande dessinée et arts associés. « L’expérience du Club 99 est très intéressante et, je pense, facilement transposable ailleurs, s’enthousiasme-t-il. Mais il faudrait aussi aller plus loin, avec une plateforme internationale de collaboration entre festivals… On ne peut pas se contenter d’avancer seul. »
Expliquer et convaincre, avant de demander des fonds
Toujours regarder plus loin, vers davantage de structuration : voilà le credo de Daniel Jiménez Quiroz, qui le tient en partie de son master en administration et politique culturelle passé à l’Art Institute de Chicago, ainsi que de son expérience passée dans le lent processus de légitimation de la bande dessinée en Colombie. « Quand j’étais à l’université, j’ai fondé avec des amis la revue Larva, pour promouvoir une production BD locale largement méconnue, se souvient-il. Puis nous avons initié des clubs de lecture, qui ont suscité pas mal d’intérêt et nous ont poussés à créer le festival Entreviñetas en 2010. »
À droite, Daniel Jiménez Quiroz prend la parole lors d'une table-ronde dans le cadre du projet "Mapatintas", en Colombie.- Photo SEBASTIAN ROAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Deux éditeurs et 25 artistes invités, et un vrai succès pour une première édition dans la petite ville d’Armenia, non loin de Bogota. « On pensait n’en faire qu’une seule édition. Mais face à la demande, nous avons continué et choisi de fonder en 2013 une structure de type organisation à but non lucratif, car cela nous permet d’aller chercher des fonds privés. »
Cette démarche très cadrée est au cœur de la méthode de Daniel Jiménez Quiroz. « Très vite, nous avons compris qu’il fallait d’abord expliquer aux institutions et à nos potentiels financeurs pourquoi la bande dessinée existe et pourquoi elle est importante, avant même de leur demander un soutien. »
Ce travail préliminaire a été décisif dans un pays où l’industrie du livre est bien moins puissante qu’en France, et dominée par l’influence espagnole. « Même avec les gouvernements de gauche, plutôt ouverts, il n’a pas été évident de prouver que la BD est partie prenante de l’industrie créative colombienne. Le cinéma et la musique demeurent davantage soutenus, mais nous avons montré le potentiel artistique et commercial d’une bande dessinée. Car elle coûte bien moins cher à produire ! Nous avons des success-stories, il faut les valoriser. »
Un financement inédit de 82 000 dollars
Ainsi, la scène BD se structurant, la Cour constitutionnelle du pays a fini par intégrer la bande dessinée parmi les œuvres de l’esprit à protéger. Par la suite, cette décision historique a été mise en forme en poster graphique par Entreviñetas, et envoyée à chaque parlementaire pour défendre la TVA à taux réduit sur les BD !
Voilà l’une des actions concrètes et spectaculaires dont se félicite Daniel Jiménez Quiroz, qui est allé encore plus loin : il a décroché en 2023 un financement de l’Unesco, au titre de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, une réussite inédite pour acteur de la bande dessinée. Quelque 82 000 dollars ont ainsi été alloués par l’organisation internationale pour le projet « A Mano Alzada » visant à cartographier l’écosystème de la BD colombienne et tracer une feuille de route de développement stratégique. « Ce label Unesco a tout changé et nous a ouvert de nombreuses portes. »
Déclinaison au Chili
Désormais, les institutions étatiques et privées sont à l’écoute. La Bibliothèque nationale contribue à la poursuite de l’étude initiale, tandis que la riche Fondation Sura soutient sa déclinaison au Chili. Une marque de confiance essentielle, à l’heure où l’extrême droite est arrivée au pouvoir, coupant 45 % du budget de la Culture.
« Le prix national du roman graphique, qui venait d’être lancé, a été tout simplement annulé… », se désole Daniel Jiménez Quiroz. Mais ce dernier ne lâche rien : Entreviñetas doit être la rampe de lancement de nombreux projets, tels « Mapatintas », qui vise à soutenir la professionnalisation de collectifs émergents sur le territoire colombien, et pour lequel il a obtenu des financements… franco-allemands ! Ce qui a permis, notamment, à Marina Corro, directrice de Formula Bula, de venir dispenser des formations sur place. La planète BD s’organise, et son centre de gravité pourrait bien se situer de temps en temps en Colombie…
