Rencontre

Éric-Emmanuel Schmitt : «  J'ai l'impression d'être né nostalgique.  » 

Eric-Emmanuel Schmitt pour la sortie de son livre "La traversée du temps vol 1" chez Albin Michel - Photo OLIVIER DION

Éric-Emmanuel Schmitt : «  J'ai l'impression d'être né nostalgique.  » 

Alliant les grandes questions métaphysiques au souffle romanesque, Éric-Emmanuel Schmitt signe une épopée du genre humain en huit volumes, La traversée des temps. Le tome I, Paradis perdus, nous embarque dans l'arche de la fiction.

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Par Propos recueillis par Sean J. Rose,
Créé le 09.02.2021 à 06h30,
Mis à jour le 09.02.2021 à 18h22

D'où vous est venue cette idée aussi ambitieuse d'une histoire de l'humanité ?

Éric-Emmanuel Schmitt : Comme une fulgurance qui m'a traversé à l'âge de 25 ans. Je commençais ma carrière d'universitaire à Besançon. Après avoir lu uniquement de la littérature d'idées pour mes études de philosophie, je faisais une orgie d'ouvrages de fiction, je retrouvais le bonheur de lire pour mon plaisir. Tout encore imprégné de l'encyclopédisme de Diderot sur lequel j'écrivais ma thèse - un auteur frontière entre réflexion philosophique et littérature -, j'ai eu l'idée d'un homme ayant ce destin que la plupart des humains trouvent enviable : il ne mourrait jamais. Mon héros traverserait les temps et montrerait comment l'humanité telle qu'elle est aujourd'hui s'est constituée. Une fourmilière, une termitière, une ruche... ça n'a pas bougé depuis des milliers d'années. Le propre de la société humaine, c'est qu'elle n'est pas naturelle et qu'elle change. L'humanité elle-même est sans doute une création de l'homme. Je voulais en faire une archéologie, mais pas sous forme d'encyclopédie, plutôt à travers une fiction, avec toute la force du roman, de sorte que le récit ne soit pas un squelette mais qu'il ait de la chair.

Pourquoi un départ biblique avec un protagoniste qui s'appelle Noam, comme Noé, et l'épisode du Déluge ?

La Bible est une source d'inspiration infinie. Je ne cesserai d'en parler dans tous les tomes. Pas la Bible comme référence, plutôt comme une histoire dans l'Histoire. Pour ce qui est du Déluge, ce cataclysme originel devint l'objet de récits mythiques, mais également de recherches scientifiques, d'études archéologiques sérieuses, d'exégèses de toute sorte. L'histoire du Déluge continue - dans d'autres épisodes je montrerai comment, notamment avec les Mésopotamiens et Gilgamesh. La Bible est un récit, elle n'est pas le seul : l'histoire se récrit constamment, et la Bible elle-même se récrit constamment dans le temps à travers nos lectures et nos découvertes. Les références m'intéressent si elles renvoient à d'autres histoires.

Revenons à Noam/Noé. Pourquoi cette figure d'ancêtre de l'humanité plutôt qu'un autre patriarche de l'Ancien Testament, voire le Titan grec Prométhée ?

Ce premier volume plante en quelque sorte le décor - un contexte néolithique. C'est la dernière fois que la nature prend le dessus ; après, c'est l'humain qui dominera. Noé se trouve à la charnière. Nous vivons aujourd'hui dans une nature totalement hominisée, déséquilibrée par l'activité humaine - c'est ce qu'on appelle l'anthropocène. Noé, lui, veut sauver le monde ancien d'où il vient, il est dans un environnement plus fort que lui, où Dieu, ou la Nature si l'on veut être spinoziste, se manifeste partout et prend en charge les destins. Cette figure de Noé me paraissait fondatrice de l'Histoire qui, pour moi, commence après le Déluge. Avant, on a affaire à un état prélarvaire des sociétés, celles de la Préhistoire étant davantage des clans.

Ces temps inchoatifs que vous dépeignez ne paraissent pas déficients pour autant...

Ce monde très ancien du Néolithique n'est pas porteur d'imbécillité ou d'insuffisance, c'est un environnement où on développe un rapport - autre que notre vision technicienne - à la nature, aux animaux, qui comporte une véritable sagesse, et je dirais même un équilibre écologique. Dans l'animisme, il y a un refus de faire de l'homme une espèce à part ; là gît la force de cette pensée. Tout a une âme, pas seulement un homme, un animal, mais une plante, une pierre, la lune.

Voulez-vous dire que tout y fait « religion », au sens du lien entre les choses, que tout s'y relie ?

En effet, le monde est, selon ce regard, constitué d'un réseau de sens, car l'homme n'est pas l'unique dépositaire du sens. Avec le monothéisme, il reçoit de Dieu le logos (le sens qui passe par la parole), et il est le seul à pouvoir donner du signifiant aux choses, car les animaux ne sont pas doués de parole. Dans l'animisme au contraire, le spirituel est partout : tout ce qui constitue le monde est à la fois le receveur et le donateur du sens.

Si ce volume et les sept à venir empruntent la linéarité de la marche de l'Histoire, vous aimez jouer avec les distorsions temporelles ou l'uchronie, comme dans La part de l'autre où vous aviez imaginé un Hitler qui eût embrassé une carrière de peintre.

J'aimais bien l'idée de décongeler Noam dans l'époque contemporaine. Il fallait absolument que le passé éclaire le présent et vice versa. Quand on regarde le passé, on l'observe du point de vue de la fenêtre qu'on découpe dans le mur du présent. Le passé nous apparaît à travers des préoccupations contemporaines, nous allons y chercher ce qui peut drainer notre présent ou s'y opposer pour le comprendre. C'est toujours le présent avec ses soucis du présent, la société du présent et ses problématiques contemporaines, qui fouille le passé et y cherche ses racines ou ses ruptures. Dans Paradis perdus, on est témoin d'une bascule. En opposant l'ère d'où vient Noam et notre époque, on observe une césure profonde : on passe d'un homme, hôte de la nature, hôte parmi les hôtes, sans statut supérieur, à un héros exceptionnel qui asservit totalement la nature, voire la détruit.

Du point de vue narratif, cela vous permet de jouer d'une certaine ironie...

Noam a en effet cette caractéristique d'hiberner, de passer un certain temps dans un sommeil qui l'éloigne. Dans les cavernes, des lieux humides comme des ventres, en retournant à la matrice, il échappe aux hommes et renaît. Même blessé, même détruit, il a la possibilité de se reconstituer dans cet antre. À chaque renaissance, il sera doté d'un immense bagage constitué pendant les périodes passées mais aussi d'une innocence perpétuellement renouvelée, tel un Persan à la Montesquieu.

Paradis perdus avec un « s »... Que signifie ce pluriel ?

C'est une polysémie inscrite au départ : je voulais que les identifications de ce paradis soient plurielles. Le paradis est d'abord un temps historique où l'homme n'avait pas encore assujetti la nature, où il évoluait à égalité parmi les vivants. Le paradis, c'est aussi un lieu, un lac et cet autour du lac - ce qui est aujourd'hui sous la mer Noire et qu'on ne verra plus jamais, un espace de vie englouti. Le paradis, c'est encore le temps de l'extase poétique avec la nature, l'extase amoureuse également, ou l'extase mystique, l'union charnelle avec les êtres et les choses. Paradis, donc, au pluriel, et perdus, car ils ne sont plus. C'est quelque chose qui m'a toujours frappé - l'impression d'être né nostalgique. En termes psychanalytiques, jungiens, le lac c'est la mère - une eau dormante, apaisante, dont nous sommes violemment expulsés.

Au commencement était le Déluge. Et aussi le désir... Votre Traversée des temps n'est-elle pas aussi une histoire d'amour ?

Je souhaitais raconter une histoire d'amour étalée sur des siècles avec deux personnages, Noam et Noura, qui pensent la même chose mais jamais au même moment. Ils ne sont pas synchrones. On peut être immortel avec un rapport au temps complètement différent. Noura ne réagit pas comme Noam, parce que son corps est le corps d'une femme, un corps inscrit dans un temps rythmé par des cycles, un corps qui n'est pas une fin en soi puisqu'il est censé donner la vie. Noura a beau avoir reçu l'immortalité, elle développe une forme de frustration, d'impatience, parfois une incapacité à se livrer au bonheur, une haine d'elle-même. Elle constitue un personnage suffisamment complexe pour que je puisse m'occuper d'elle durant des milliers de pages ! Noam est dans ce rapport de fascination vis-à-vis d'elle, ce qui me permettra de détailler les mille facettes du rapport amoureux.

Mais vous auriez pu raconter une épopée du genre humain en faisant se succéder les générations. Pourquoi un narrateur immortel ?

Cela ne sera jamais énoncé explicitement. De volume en volume, les interprétations se multiplieront mais l'immortalité restera une donnée de fait, un mystère qui aura frappé, telle la foudre, les personnages. Peut-être ai-je écrit cette histoire d'immortels pour apprivoiser ma propre mortalité. Pour me dire, et également aux lecteurs : vous savez, c'est mieux d'être mortel. Mieux d'assumer le transitoire qui seul nous a été donné afin d'habiter la condition humaine. Plus j'avance dans mon récit, plus je me rends compte que l'immortalité est une épouvante absolue ; Noura et un autre personnage plus sombre nommé Derek le réalisent. Non seulement l'exception de la perpétuité engendre la solitude, mais l'immortalité produit le non-sens. La mortalité nous inclut dans une histoire, celle de la vie qui continue, et sans nous. Cette vie que nous avons reçue n'a de raison d'être que parce que nous la léguons à notre tour. Je n'entends pas cela dans la seule acception biologique : les enfants d'un artiste, ce sont ses œuvres. Ce qui importe est la transmission.

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Bio: 1960 Naissance à Lyon. 1983 Agrégé de philosophie. 1991 La nuit de Valognes, première pièce jouée à la Comédie des Champs-Élysées. 2001-2002 Passe à l'écriture romanesque avec L'évangile selon Pilate et La part de l'autre. 2016 Élu à l'unanimité à l'académie Goncourt. 2021 Entame la publication de son cycle romanesque La traversée des temps avec Paradis perdus.

Éric-Emmanuel Schmitt
La traversée des temps vol. 1 : Paradis perdus
Albin Michel
Tirage: 100 000 ex.
Prix: 22,9 € ; 576 p.
ISBN: 9782226450227

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