Etats-Unis : l’édition saisie par #MeToo | Livres Hebdo

Par Marine Durand, le 09.03.2018 (mis à jour le 09.03.2018 à 08h08) Société

Etats-Unis : l’édition saisie par #MeToo

Photo OLIVIER DION

Le mouvement de libération de la parole #MeToo trouve son prolongement outre-Atlantique dans une vague de projets éditoriaux féministes. Entre marketing et volonté de participer à la révolution en cours, éditeurs et agents décrivent une tendance de fond, qui a émergé dès l’élection de Donald Trump.

Le 30 janvier dernier, Rose McGowan a ouvert les hostilités en librairie. Dans Brave, son autobiographie publiée par HarperCollins (Debout, la traduction française, est paru le 28 février chez HarperCollins France), l’actrice de 44 ans expose les rouages d’une industrie hollywoodienne misogyne et brutale, et raconte son viol, à l’âge de 23 ans, par Harvey Weinstein. Rose McGowan a été l’une des premières à témoigner publiquement contre le puissant producteur américain, accusé à l’automne par une centaine de femmes de viols et d’agressions sexuelles. Le 15 octobre, quelques jours après la chute de Weinstein, l’actrice Alyssa Milano invitait toutes les personnes ayant déjà été victimes de harcèlement à répondre à son message sur Twitter avec le hashtag #MeToo. Si la star de la série Charmed a lancé le mouvement planétaire, les médias ont vite identifié l’activiste afro-américaine Tarana Burke comme une pionnière ayant utilisé l’expression "Me Too" dès 2007. L’an prochain, elle aussi publiera ses Mémoires, Wherethe light enters, pour le label 37 Ink de Simon & Schuster, un livre écrit avec la journaliste Asha Bandele où elle racontera "son propre itinéraire, de victime à survivante", selon son éditeur.

En tant que figures majeures de la révolution féministe en cours, Rose McGowan et Tarana Burke ont rapidement été approchées par deux des plus gros éditeurs américains. Mais elles ne sont que la partie émergée d’une tendance qui secoue actuellement tout le secteur. "Quand je rencontre des éditeurs, c’est un sujet de conversation constant. Nous cherchons tous à publier des livres qui reflètent ce changement que nous ressentons, résultat des injustices dont les femmes ont été trop longtemps témoins", explique Myrsini Stephanides, de l’agence littéraire Carol Mann Agency. Liz Parker, qui officie chez InkWell Management, reçoit depuis quelques mois beaucoup de propositions "directement liées à #MeToo". Mais l’agente new-yorkaise, qui a vendu à Viking l’autobiographie de Susan Fowler, ex-ingénieure chez Uber ayant dénoncé sur son blog le sexisme régnant dans l’entreprise, remarque aussi que l’évident potentiel marketing de #MeToo a influencé un certain nombre de projets existants.

De nouvelles voix

Lorsque Lucinda Karter a reçu le manuscrit de The skinny, premier livre autobiographique de l’auteur de poésie Jonathan Wells, il n’était encore qu’un récit d’apprentissage sur l’adolescence d’un jeune homme pas assez viril aux yeux de son père. "J’avais commencé à prospecter les éditeurs quand j’ai reçu un coup de téléphone de sa part, se souvient l’agente du groupe Jennifer Lyons, également directrice de la French Publishers’ Agency (Bief). En pleine vague #MeToo,il venait de révéler au site Buzzfeed qu’il avait été violé, au début de sa carrière, par le fondateur du magazine Rolling Stone. C’est le témoignage d’une autre victime de cet homme qui l’a poussé à parler." Jonathan Wells a finalement ajouté un prologue à son manuscrit, évoquant cet épisode traumatisant. "Il a voulu que je repitche le livre auprès des éditeurs, en l’associant à #MeToo, ajoute Lucinda Karter. C’était naturel pour lui tant il se sent impliqué dans ce mouvement."

Seal Press, une filiale de Perseus Books se présentant comme un forum pour les femmes sur les questions de violences domestiques, de racisme, ou d’âgisme, s’est naturellement emparé de cette nouvelle prise de conscience féministe. L’éditeur californien s’apprête à publier Stop telling women to smile, une réflexion sur le harcèlement de rue par l’artiste Tatyana Fazlalizadeh, ainsi qu’une 3e édition d’Invisible girls : the truth about sexual abuse de la psychologue Patti Feuereisen, avec une préface mentionnant #MeToo. La directrice éditoriale Laura Mazer, qui rappelle la rapidité de sa maison mère, Hachette Book Group, à fermer Weinstein Books après le scandale, se réjouit aussi de l’émergence de "voix féministes dans des champs variés", comme la santé. Elle prévoit de publier en août Physical disobedience : an unruly guide to health and stamina for the modern feminist de Sarah Hays Coomer, "un guide sur la façon de prendre soin de soi comme acte de résistance politique". Le succès récent d’auteures féministes, comme Chimamanda Ngozie Adichie ou l’essayiste Roxane Gay, a ouvert la voie. A la recherche de nouveaux auteurs, l’agente Myrsini Stephanides explique avoir contacté des tatoueurs qui créent des espaces sécurisés pour les femmes et la communauté LGBTQ, des professionnels de l’industrie du porno féministe, et des "femmes qui partagent leurs efforts pour lutter contre les inégalités dans diverses industries sur Instagram, Twitter et d’autres réseaux sociaux".

Effet Trump

Au milieu de cette constellation de projets portant haut la voix des femmes, certains professionnels se méfient des effets de mode. C’est le cas d’Ellen Geiger, de la Frances Goldin Agency, qui reçoit plus de textes féministes que d’ordinaire mais se "tient à l’écart des projets trop liés à l’actualité, car il peut s’écouler des années avant que le livre ne sorte". Mais comme la plupart de ses confrères, elle constate un tournant général en 2017 dans la prise de parole des minorités. "L’élection de Donald Trump a tout changé, s’exclame Dawn Davis, l’éditrice de Tarana Burke. Plus de femmes, mais aussi plus de jeunes et d’activistes réclament d’avoir voix au chapitre", ajoute-t-elle, citant les livres Run for something d’Amanda Litman (Simon & Schuster) et le best-seller When they call you a terrorist de Patrisse Khan-Cullors (St. Martin’s Press), l’une des leaders de Black Lives Matter. L’arrivée à la Maison-Blanche du magnat de l’immobilier, qui a multiplié pendant sa campagne les propos sexistes, a eu des répercussions immédiates sur l’industrie du livre. Selon le Wall Street Journal qui s’appuie sur les données de NPD Book Scan, les ventes de titres traitant de sociologie et de féminisme ont augmenté de 70 % entre 2016 et 2017. Et le succès du livre Le feu et la fureur de Michael Wolff, sur les coulisses de la présidence, ou la popularité d’ouvrages expliquant comment combattre Trump sont une autre nouveauté notable, relève l’agent Ellen Geiger, pour qui "seuls les livres de conservateurs d’extrême droite apparaissaient avant dans les meilleures ventes".

Alors que l’hypothèse d’une destitution du président américain semble peu crédible, certains éditeurs prennent le parti de l’optimisme. Comme Laura Mazer, chez Seal Press, qui a publié en janvier le remarqué So you want to talk about race d’Ijeoma Oluo. "Les questions de racisme, de sexisme et d’abus sont au cœur du débat national en ce moment, souligne-t-elle. Aussi douloureux que cela soit, je crois que c’est une bonne chose."

close

S’abonner à #La Lettre