Stratégie

Fabrice Bakhouche et Gaëtan Ruffault (Hachette Livre) : « Nous plaçons la décarbonation au cœur de notre modèle économique »

Fabrice Bakhouche et Gaëtan Ruffault (Hachette Livre) : « Nous plaçons la décarbonation au cœur de notre modèle économique »

Gaëtan Ruffault (à gauche), directeur RH et RSE d'Hachette Livre, et Fabrice Bakhouche (à droite), directeur général délégué du Groupe - Photo Hachette Livre

Fabrice Bakhouche et Gaëtan Ruffault (Hachette Livre) : « Nous plaçons la décarbonation au cœur de notre modèle économique »

Hachette Livre se fixe pour objectif de réduire ses émissions globales en carbone de 30 % d’ici 2030. Dans un long entretien accordé à Livres Hebdo, Fabrice Bakhouche, directeur général délégué du groupe d’édition, et Gaëtan Ruffault, directeur des ressources humaines et directeur de la responsabilité sociale et environnementale détaillent les mesures qui accompagneront cette « stratégie 30/30 ».

J’achète l’article 1.5 €

Par Charles Knappek,
Créé le 21.12.2022 à 10h09

Livres Hebdo : Le groupe Hachette Livre engage une stratégie de réduction de ses émissions carbone. Comment mener ce projet alors même que le monde du livre traverse depuis 18 mois une crise du papier, du transport et de l’énergie ?
Fabrice Bakhouche :
Cela fait plus de deux ans que nous travaillons sur notre stratégie 30/30, soit bien avant le début de la crise. Celle-ci est sans conséquences sur l’action de long terme que nous menons afin de réduire nos émissions. Il est vrai que la conjoncture actuelle contribue à rapprocher les préoccupations économiques et écologiques en renforçant la prise de conscience que la matière première n’est pas infiniment disponible et qu’il faut introduire plus de frugalité dans la manière de mener nos activités. Cependant, ces sujets ne sont pas nouveaux pour Hachette Livre. Nous avons été pionniers dans le domaine environnemental en mesurant et en réduisant nos émissions dès 2009, en partenariat avec le cabinet indépendant Carbone 4. Entre 2009 et 2021, nous avons déjà réduit de 20% nos émissions en France. Avec la « stratégie 30/30 », nous affirmons cette fois une ambition d’ampleur mondiale en plaçant la décarbonation au cœur de notre modèle économique.

Combien émettez-vous de carbone à l’échelle du Groupe ?
Gaëtan Ruffault :
530 000 tonnes équivalent CO2. Il s’agit du chiffre calculé en 2021 sur la base de nos émissions 2019, qui sont les dernières pleinement représentatives de nos activités, avant la crise sanitaire. Ce chiffre concerne nos quatre grands territoires, avec pour la seule France des émissions qui se situent entre 180 et 190 000 tonnes équivalent CO2.

Quels sont vos leviers d’action pour réduire vos émissions ?
F.B. :
Nous agissons sur les trois scopes. Les scopes 1 et 2 concernent les émissions directes des véhicules et bâtiments, ils représentent 3 % de nos émissions. Le scope 3, qui regroupe toutes nos émissions indirectes (production de papier, impression-façonnage, transport, fin de vie des produits vendus...) représente 97 % du total de nos émissions. C’est sur lui que pèsera l’essentiel de nos efforts.

G.R. : Nous avons six leviers à l’intérieur du scope 3. Deux sont marginaux en termes de contribution (les déplacements professionnels et les déplacements domicile/travail) et quatre sont majeurs (la sur-fabrication, le papier, la fabrication et le transport/fret). S’agissant de la réduction des déplacements professionnels et des déplacements domicile/travail, nous mettons en place un plan de mobilité durable en accompagnant les salariés dans la décarbonation de leur transport. Nous avons lancé un plan vélo l’an dernier et nous remboursons 75 % du pass Navigo chez Hachette Livre. Le télétravail permet aussi de réduire les fréquences de déplacement.

Et concernant les principales sources d’émission ?
F.B. :
Le premier levier est la baisse de la sur-fabrication avec un objectif de réduction globale de 30 % du taux de livres pilonnés. Nous utilisons déjà le pilotage des stocks pour assurer leur bon dimensionnement par rapport aux écoulements dans les points de vente. Nous disposons aussi d’outils de prévisions des ventes qui permettent, au moment de la première impression, de limiter au maximum le sur-tirage et d’éviter un « talon » trop important, ces ouvrages qui ne sont pas expédiés en points de vente après l’impression. Nous disposons également de différentes technologies d’impression pour adapter les tirages aux besoins. En nous appuyant sur une meilleure exploitation de la data ainsi que sur la refonte de nos entrepôts et de nos systèmes d’information logistique et commerciale, nous serons en mesure d’encore mieux coller aux besoins de nos éditeurs.

Quel est aujourd’hui le taux de retour à l’échelle du Groupe ?
G.R. :
Le marché français est particulier, avec un taux de retour moyen de 20 %, dont la moitié, soit 10%, retrouvent par ailleurs une vie dans le circuit commercial. Notre objectif est d’augmenter notre capacité à redonner une vie aux livres qui reviennent en retour. In fine, la réduction de la sur-fabrication passe par la réduction des talons, la justesse des mises en place, mais aussi par l’amélioration du potentiel de recyclabilité des ouvrages. Concrètement, cela signifie que d’ici à 2030, nous souhaitons écarter du pilon 5 à 8 millions de livres, dans un marché qui est un marché d’offre et de création. Cela représente un effort considérable.

F.B. : Les taux de retour sont inférieurs à 20 % dans les pays anglo-saxons, où l’e-commerce pèse beaucoup plus lourd. De plus dans ces marchés, le poids de la back-list (les ventes d’ouvrages de catalogue) est plus important qu’en France. L’effort y portera donc davantage sur l’optimisation des ordres de tirages initiaux.

La recyclabilité passera-t-elle par des partenariats avec des acteurs spécialisés ? ou par une solution en interne ?
G.R. :
Nous avons mis en place plusieurs initiatives en termes d’éco-conception au sein du Groupe tout en regardant de près les sujets de partenariats, c’est un travail qui est en cours.

Que mettez-vous en place pour réduire l’intensité carbone liée à la production de papier ?
G.R. :
Nous visons 26 % d’émissions en moins d’ici 2030. Cela passera par une meilleure prise en compte des critères environnementaux pour la sélection des fournisseurs papier dans les appels d’offres. Nous favoriserons aussi les papetiers les moins émissifs.

Le marché de la papeterie est très concentré. Comment favoriser les papetiers moins émissifs ?
G.R. :
Nous avons la conviction que les papetiers vont réduire leurs émissions. L’augmentation du coût de l’énergie est telle qu’ils ont intérêt à se tourner vers des technologies moins émissives.

F.B. : Le marché de la papeterie est certes assez concentré, mais il n’est pas en situation de monopole ou d’oligopole. Les marges de manœuvre existent, avec des profils de producteurs de papier très différents selon les continents. Chacune de nos entités a son vivier de papetiers. L’enjeu est de tous les amener à devenir moins émissifs. Dans nos prochains appels d’offres, nous donnerons plus d’importance aux critères environnementaux. Compte tenu de notre poids d’acheteur de papiers graphiques dans le monde, nous sommes persuadés que cela incitera les papetiers à être plus vertueux.

Photo OLIVIER DION.

Accepteriez-vous de payer un peu plus cher pour faire jouer ce critère environnemental ?
F.B. :
Cela fait partie de la stratégie. Quand on optimise un tirage ou qu’on majore le poids du critère environnemental, on prend un risque. Mais un risque mesuré. En montrant l’exemple, nous voulons être à l’initiative d’un mouvement appelé à prendre de l’ampleur. Nous prenons ce risque parce que nous considérons que c’est important. C’est notre responsabilité en tant que groupe d’édition.

G.R. : Depuis 2013, chaque projet fait l’objet d’un devis en euros et d’un devis en carbone. Les décisions sont prises à l’aune de ces deux critères. Il n’est pas rare, notamment en développant des initiatives d’éco-conception, de voir que les deux vont dans le même sens. Un produit éco-conçu peut aussi être moins cher à la fabrication.

La stratégie 30/30 est menée à l’échelle du Groupe. Comment associez-vous chacune des maisons d’édition ? Allez-vous mesurer leurs performances ?   
F.B. :
Nous serons avant tout dans l’incitation. Il existe déjà des outils de suivi des talons et des retours par éditeur. Cela nous permet de mesurer les performances des différentes maisons. Les éditeurs de littérature en grand format ont par exemple fait beaucoup de progrès pour limiter les talons ces dernières années. La question sera de voir si nous sommes sur la bonne trajectoire, et si l’on s’en écarte, de décider de ce qu’il faut faire pour se remettre sur les bons rails. Nous examinerons alors quel levier corriger.

Et à l’échelle du Groupe, les directions régionales disposent-elles de marges de manœuvre ?   
F.B. :
La stratégie 30/30 est un engagement pris au niveau du Groupe, avec la responsabilité pour chaque pays de contribuer à cette trajectoire en prenant en compte les caractéristiques propres à ses activités. La direction générale est impliquée dans ce chantier, avec une forte dimension incitative. Nous mettons par exemple en place des indicateurs RSE dans le calcul des bonus de nos dirigeants, à côté des indicateurs financiers.

S’agissant de la production, la relocalisation intégrale est-elle possible ?
F.B :
C’est possible pour certaines catégories d’ouvrages. Pour d’autres comprenant des opérations plus complexes ou nécessitant une intervention humaine, la relocalisation n’est pas envisageable aujourd’hui.

Renonceriez-vous à certains types d’ouvrages imprimés en Asie pour atteindre vos objectifs ?
F.B. :
Je le tournerais autrement. Pour les ouvrages dont je parlais tout à l’heure, il n’existe pas d’alternative à la fabrication en Asie. Pour les titres en noir et blanc en revanche, nous devons vraiment accompagner les éditeurs pour rapprocher la production des ouvrages des lieux de consommation. Par exemple, Calmann-Lévy a relocalisé toute sa production en France. Enfin, il y a la gamme des ouvrages illustrés ne présentant pas de complexité particulière en matière d’impression, par exemple des livres de cuisine, pour lesquels des alternatives à l’Asie existent. Nous ne relocaliserions peut-être pas tout en France, mais nous pourrions rapprocher les lieux de production de ces ouvrages des lieux de distribution et d’acheminement client.

Les imprimeurs ont-ils la capacité d’absorber ce retour d’une partie de la production en Europe ?
F.B. :
Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une démarche de moyen terme. Le mouvement prendra quelques années et c’est ce qui nous conduit à prendre nos responsabilités en « annonçant la couleur ». Nous aiderons les imprimeurs à augmenter leurs capacités et à élargir leur savoir-faire à des productions qu’ils ne font pas aujourd’hui. Nous pensons que c’est possible, aussi bien en France qu’en Europe, en Afrique du nord ou en Turquie.

Que pèse le fret aérien dans le total du transport ?
G.R. :
Le fret (maritime, routier, aérien) représente 17 % de nos émissions. Nous avons peu d’aérien, mais il pèse lourd dans nos émissions. En Espagne, il représente par exemple 1 % de nos volumes pour 80 % de nos émissions liées au transport. Aux États-Unis, l’avion pèse 1 % du volume mais 30 % de nos émissions de transport. Le territoire est plus grand, il y a des spécificités. Quant à l’Espagne, c’est surtout lié aux flux vers le Mexique. Il y a des enjeux de relocalisation de la production sur ces territoires et si ce n’est pas possible, il nous faudra penser à adapter nos ouvrages pour qu’ils soient plus simples à produire par des acteurs locaux. Notre objectif est de supprimer ou au moins de réduire très fortement l’aérien.

Comment évaluer le coût de votre stratégie 30/30 ?
F.B. :
Nous préférons nous placer sous l’angle de la prise de risque business en assumant notre responsabilité environnementale. Nous faisons le pari qu’entre la réduction du nombre de titres, l’amélioration de notre système d’information commerciale et les efforts de nos partenaires (papetiers, imprimeurs, transporteurs), nous atteindrons cet objectif sans surcoût.

Les éditeurs partenaires, qui n’appartiennent pas au groupe Hachette Livre mais qui bénéficient notamment de ses services de diffusion/diffusion, sont-ils associés à votre stratégie ?  
F.B. :
Nos objectifs nous sont propres. Nous n’achetons pas de papier pour des éditeurs tiers, nous ne décidons pas des tirages pour eux. Ils pourront en revanche bénéficier des améliorations liées à la gestion des données dans nos systèmes d’information.

G.R. : Les éditeurs partenaires gardent la main sur les mises en place et nous assurons la distribution quels que soient les volumes. La logistique de flux et de services reste inchangée. Ces éditeurs bénéficieront en revanche de notre effet d’entraînement s’ils le souhaitent. Il est clair par exemple que nos améliorations technologiques sur le traitement de la data leur donneront plus de visibilité.

Allez-vous publier moins de nouveautés à l’échelle du Groupe ?
F.B. :
C’est un mouvement engagé depuis plusieurs années au sein du Groupe. Depuis 2015, aux États-Unis, le nombre de livres « hard back » diminue régulièrement. En France, c’est la même chose concernant les grands formats des maisons de littérature.

Les dernières
actualités