Faux et vrais romans américains, vraie censure française (2/2) | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Carbon de Seze le cabinet Pierrat & de Seze, qui compte une dizaine d’avocats. Emmanuel Pierr at est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l'Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995 et est chroniqueur sur BFM. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade. lire la suite

Il y a 1 mois 2 semaines Blog

Faux et vrais romans américains, vraie censure française (2/2)

Boris Vian / Henry Miller

Le retour de l’ordre moral est un danger permanent. Boris Vian et Henry Miller peuvent en témoigner...

(suite de la première partie)
 
Dans son remarquable travail, L’Encadrement des publications érotiques en France (1920-1970) (Classiques Garnier), Anne Urbain-Archer s’attarde aussi sur deux affaires, qui se superposent et illustrent le panorama judiciaro-littéraire qu’elle analyse avec tant de minutie. Il s’agit des scandales que suscitent la parution de J’irai cracher sur vos tombes ainsi que des livres d’Henry Miller.

Il faut commencer par souligner que, d’Honoré Balzac à Amélie de Lambineuse, Bison Duravi ou Josèfe Pignerole, Boris Vian usa toute sa vie, avec une espèce de frénésie loufoque, de pseudonymes (au moins une trentaine) sous lesquels il apparaissait sur scène comme musicien de jazz, signait ses articles, ses chansons, ses scénario, écrivait ses livres… 

C’est sous celui de Vernon Sullivan qu’il a publié en 1946  J’irai cracher sur vos tombes ; et si le nom de Vian y figurait, c’était en tant que traducteur. Sorti la même année que la rédaction du non moins célèbre L’Écume des jours, le roman se présente comme une parodie des romans noirs anglo-saxons.

Entrepris à la suite d’un pari, l’écriture de J’irai cracher sur vos tombes ne prend au jeune homme (il est né en 1920) que quinze jours, vélocité qui se manifeste aussi dans la crudité du style – qu’on en juge : « Des petites de quinze, seize ans, avec des seins bien pointus sous des chandails collants, elles le font exprès, les garces, elles le savent bien. » –, dans le rythme évoquant les accents syncopés du jazz, ou dans l’efficacité, la simplicité, la rapidité de l’intrigue.

Le roman se déroule dans le sud des États-Unis et met en scène un héros noir à la peau blanche – ses parents sont noirs, mais il est né blanc –, dont le frère a été lynché pour s’être enamouré d’une Blanche. À la suite de ce fait divers tragiquement banal dans les parages sudistes, l’ambigu personnage part s’installer comme bibliothécaire dans une autre ville où il s’intègre à la jeune société blanche, afin d’y préparer sa vengeance…

La dépravation sexuelle dont sont imprégnées ces pages où les scènes de triolisme succèdent à celles de viol et même à un épisode de prostitution enfantine, associée à une violence morale, sexuelle, puis meurtrière, ont évidemment reçu un accueil réservé de la part des autorités du ministère de l’Intérieur chargées du contrôle sur les publications. 

Mais ce n’est qu’en 1949, trois ans après sa sortie, le livre est interdit et son auteur condamné pour outrage aux bonnes mœurs. Vian joue de malchance – il faut reconnaître qu’il provoque un peu le sort –, mais, en 1954, jour de la défaite de Dien bien phû, il enregistre Le Déserteur, chanson écrite pour Mouloudji et narrant le refus d’un jeune homme mobilisé de prendre les armes, qui est immédiatement interdite d’antenne.

J’irai cracher sur vos tombes est adapté pour le cinéma en 1959. Néanmoins le film qu’en tire Michel Gast déplait si souverainement à l’écrivain qu’il demande le retrait de son nom au générique. Le jour de la première, quelques minutes après le début de la projection, Boris Vian s’effondre, terrassé par une crise cardiaque. Il a trente-neuf ans.

Henry Miller provoque autant d’émotion chez les pères-la-pudeur. Les plus de 600 pages qui composent Sexus, paru en 1949 premier tome d’une autobiographie au titre délicieusement énigmatique, Crucifixion en rose (Plexus, 1952, et Nexus, 1960, pour les deux autres volets) sont vouées tout entières à la quête insatiable d’une extase qui, à ce point de paroxysme, semble relever de l’élan mystique, de la volonté blasphématoire et mégalomane de se substituer à Dieu.

Écrit à Big Sur, au milieu des paysages grandioses et sauvages de la côte californienne, après Tropique du Capricorne (1939) et Tropique du Cancer (1934) qui, eux, furent rédigés à Paris, Sexusrelate le Miller d’avant l’écrivain, celui de l’enfance à Brooklyn au sein d’une modeste famille catholique d’origine allemande. Il raconte les petits boulots qui le mettent en présence d’une multitude de types humains, puis son désastreux mariage avec Maude en 1917, et sa rencontre six ans plus tard avec sa seconde femme, June, âgée de vingt-et-un ans et d’origine tsigane, née en Roumanie et entraîneuse dans une boîte de Broadway. Des deux Tropique à la Crucifixion en rose, l’incandescente gitane, qui entretiendra plus tard une liaison avec l’écrivaine Anaïs Nin, hante l’œuvre de Miller.

L’amour de sa vie n’empêche pas l’auteur de fondre sur toutes celles qui croisent sa route, la voisine adolescente, l’épouse d’un ami, les prostituées, son ex-femme… Résolu à s’émanciper des carcans du puritanisme dans lesquels s’englue la société américaine, et plus encore, convaincu que les systèmes philosophiques, religieux, moraux, sont de nocives illusions, Miller s’est assigné une mission aux accents cosmiques de libération de l’homme par le sexe.
Las, ceux dont l’artiste tente d’ouvrir les yeux n’ont pas la moindre envie de voir contester leur modèle. Tropique du Cancer est interdit aux États-Unis dès sa parution en 1934. Puis Tropique du Capricorne et tous ses livres suivant, censurés pour pornographie pendant près de trois décennies, leur auteur traîné pour obscénité devant les tribunaux de son pays natal – dont son exil volontaire en Europe le tenait à l’abri – ; mais l’œuvre, diffusée sous le manteau, étendant ses vénéneux rayons noirs sur Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs et tous les représentants futurs de la Beat Generation !

Quand le premier tome de Sexus paraît à Paris en 1949 aux éditions de la Terre de Feu, le tollé est sans précédent. L’édition en anglais, également parisienne, est naturellement interdite, mais en plus, son éditeur, Maurice Girodias (qui sera aussi celui du Lolitade Nabokov), est traîné devant la justice. La version française est pilonnée. Un second tirage n’est autorisé qu’à la condition que les passages les plus périlleux subissent le filtre du caviardage ! Des placards sont apposés sur des passages entiers par les censeurs. Là où est censé régner la débauche, le lecteur ne trouve que du blanc. Mais l’imagination du lecteur est peut-être pire encore que celle de l’écrivain, aussi dépravé soit-il…

Anne Urbain-Archer pointe aussi très justement le rôle des ligues de vertu, qui sont sur tous les fronts tout au long de sa période d’étude, complétant le dispositif répressif que le droit est capable de proposer à chaque instant.  

Le rappel historique de la législation des mœurs  qu’offre ce copieux volume sur  L’Encadrement des publications érotiques en France (1920-1970) est précieux, car il démontre que chaque avancée doit être défendue. Le retour de l’ordre moral est un danger permanent. 
 
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