Samedi 26 septembre, le Festival America vit sa journée la plus dense. Pour cette édition consacrée aux 250 ans des États-Unis, une soixantaine d'invités et plus de 150 rendez-vous sont programmés, avec quelque 40 000 festivaliers attendus. Sur l'esplanade de l'hôtel de ville de Vincennes, le salon du livre gratuit ne désemplit pas, pendant que les rencontres s'enchaînent dans les salles de la mairie.
Sous le chapiteau, éditeurs et libraires côte à côte
Début d'après-midi. Devant l'hôtel de ville, un concert de musique américaine accueille les visiteurs. Sur les marches, une longue file s'est formée pour le Café des libraires consacré à Joyce Carol Oates, affiché complet dans la salle des fêtes. À quelques mètres, les conférences s'enchaînent à l'Auditorium Cœur de Ville, où s'était tenue la soirée d'ouverture jeudi. En face de la mairie, on pénètre dans le grand chapiteau, dans la chaleur et la foule. À l'entrée, le stand de merchandising du festival. Plus loin, les maisons d'édition partagent leurs tables avec des librairies, et les files de dédicaces s'allongent, notamment devant Jay McInerney.
Sous le chapiteau, les lecteurs se pressent devant les stands de l'Olivier et du Seuil, où Jay McInerney dédicace Rendez-vous sur l'autre rive- Photo ANATOLE LANNEAUPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Chez Gallmeister, le stand est commun avec la librairie Le Square de Grenoble. Sylvie Goffinet Julien, aux relations libraires de la maison, y accompagne Gabriel Tallent qu'elle traduit auprès des lecteurs. « Certains éditeurs accompagnent uniquement leurs auteurs. Nous, on aime bien les libraires et on est là pour les aider, explique-t-elle. Un libraire lit de tout pour offrir un éventail à ses clients, il n'a pas l'expertise de chaque éditeur. »
Quelques mètres plus loin, au stand du Seuil, Élise, attachée de presse fiction, prête main-forte aux côtés de Lily H. Tuzroyluke, en pleine séance de signature, en attendant Adam Rapp. « Ce sont des auteurs qui viennent de très loin et qui n'ont pas beaucoup de créneaux en France. C'est un honneur de leur faire de la place », souligne-t-elle. La presse a aussi son espace. Sur le stand de Libération, on distribue le numéro du week-end et ses dix pages littéraires.
Dans les allées, Michelle, ancienne enseignante de lettres reconvertie à l'anglais, repart avec le dernier livre de Colum McCann, dédicacé. L'écrivain irlandais installé à New York avait accordé le matin même un entretien à Livres Hebdo. « J'aime les tensions entre modernité et tradition dans cette littérature. Elle est très inventive, confie-t-elle. On dit que les enfants ne lisent plus, mais ici il y a encore beaucoup d'écrivains. C'est une incitation à aimer les mots, la littérature, la presse aussi.
Francis Geffard : « C'est l'Amérique dont nous avons besoin, une Amérique qui nous fasse espérer »
Après le tour des stands, Livres Hebdo s'entretient quelques minutes avec Francis Geffard, fondateur et directeur du festival, au deuxième étage de l'hôtel de ville, à deux pas de la salle des fêtes. « Dès jeudi, on a senti une affluence record », constate-t-il. Peut-être que les gens ont besoin de retrouver l'Amérique qu'ils aiment, parce qu'on est dans un moment où l'Amérique nous inquiète davantage qu'autre chose. C'est l'Amérique dont nous avons besoin, une Amérique qui nous fasse espérer. » Et d'ajouter : « La lecture est un acte intime, mais on a besoin d'une dimension collective. »
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Sur le refus de l'aide réduite de l'ambassade des États-Unis, il livre son analyse : « C'était une façon polie de ne pas nous soutenir. Je pense objectivement que le programme d'America a dû donner à certains une poussée d'urticaire. Nous faisons ici des choses qui ne sont plus forcément possibles aux États-Unis. » Sans inquiétude pour la suite : « Au contraire, ça a dopé l'attachement que certains portent au festival. »
L'intelligence artificielle, en revanche, l'alarme, alors que l'affaire Thélyson Orélien agite le monde du livre. « Nous signons avec les écrivains et les traducteurs des contrats où l'on s'engage à ne pas recourir à l'IA. Pour le moment, c'est une digue qui tient. Si elle lâche, on est foutus, prévient-il. Ça a ouvert la porte à la suspicion vis-à-vis des auteurs à succès. On entre dans l'ère du soupçon. On savait qu'on pouvait falsifier des voix, des images. Si on peut falsifier des mots, on a toutes les raisons de s'inquiéter. »
Madeline Cash et Taffy Brodesser-Akner, regards croisés sur l'Amérique
En fin d'après-midi, dans le hall d'entrée de l'Hôtel de Ville, deux autrices se succèdent au micro de Livres Hebdo, installées sur des transats. Tout juste lauréate du prix Page/America 2026 pour Les Brebis égarées (Denoël), traduit de l'anglais par Barbara Tajan et Alexandre Civico, Madeline Cash salue un jury de libraires : « Ce sont parmi mes lecteurs préférés, les plus engagés que j'aie rencontrés. Ils gardent en vie la ferveur pour la littérature. »
Son roman suit les Flynn, famille américaine en apparence modèle, dont le père travaille pour un milliardaire en qui certains lecteurs voient Jeffrey Epstein. « Beaucoup de milliardaires américains pourraient correspondre à ce personnage, surtout ceux qui s'intéressent à l'allongement de la vie. Mais les dossiers Epstein sont sortis après la vente du livre. C'est devenu d'actualité d'une manière que je n'attendais pas », répond-elle.
À gauche, Taffy Brodesser-Akner, lauréate du Grand prix de littérature américaine 2025, et à droite, Madeline Cash, lauréate du prix PageAmerica 2026, toutes deux invitées du Festival America.- Photo PHOTOS EMILE COHEN / DAVID SPECTORPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Lauréate l'an dernier du Grand prix de littérature américaine pour Le Compromis de Long Island (Calmann-Lévy), traduit de l'anglais par Diniz Galhos, Taffy Brodesser-Akner revient dans un pays dont elle loue les lecteurs : « Chaque fois que je viens ici, je suis étonnée par leur intelligence et leur engagement. Vous n'avez pas besoin de les convaincre de lire un livre. » Elle y voit une leçon pour les siens : « Si notre pays s'intéressait davantage aux gens extérieurs à notre société, nous nous porterions mieux. » Avant de relativiser la crise américaine : « Nous sommes jeunes, nous cherchons encore des solutions. Quand on regarde un pays comme la France, on se dit que le monde peut survivre. Je regarde les pavés de ces rues et je me dis que 250 ans, ce n'est pas si long. »
Journaliste au New York Times Magazine, elle explique ce que la fiction lui offre : « Une histoire pour le New York Times a un grand impact, il faut être très prudent. Une partie de moi veut ressentir un peu de liberté et d'abandon, raconter une histoire plus folle. » Sur l'IA, elle confie une crainte : « J'ai plus d'un million de mots en ligne, et mon roman a servi à entraîner une intelligence artificielle. J'ai un peu peur qu'un jour, je doive me battre pour prouver que j'ai écrit quelque chose moi-même. »
Une édition sans soutien américain, et un Grand prix en ligne de mire
Le festival s'est achevé dimanche 27 septembre au soir. Faute de bilan chiffré communiqué à la clôture, Francis Geffard fait état d'une affluence record, au terme d'une édition inédite pour ce rendez-vous bisannuel, privé du soutien américain l'année même où il consacrait toute sa programmation aux États-Unis.
La littérature américaine reste à l'affiche cet automne avec le Grand prix de littérature américaine, également fondé par Francis Geffard. Dévoilée le 11 septembre, sa première sélection de huit romans compte plusieurs invités de Vincennes, dont Colum McCann, Jay McInerney, Karen Russell et Madeline Cash. Le jury retiendra quatre finalistes le lundi 5 octobre. Le Festival America donne rendez-vous à ses lecteurs en 2028.


