Francis Geffard a deux passions dans la vie : les livres et l'Amérique. Et des livres et de l'Amérique, il en a fait sa vie. Le pays qui célèbre ce 4 juillet ses 250 ans est, pour le directeur de « Terres d'Amérique » chez Albin Michel, pluriel : « Il n'y a pas une, mais des Amériques », insiste-t-il.
Sa collection, seule dans le paysage éditorial français à être spécifiquement dédiée à la fiction contemporaine « made in USA », fête cette année ses 30 ans. Elle mêle des lauréats du Pulitzer (Louise Erdrich, Colson Whitehead, Barbara Kingsolver) ou du National Book Award (Adam Johnson) et des auteurs émergents (Ben Shattuck, Stephen Markley).
Ce Nouveau Monde, que nous donne à lire « Terres d'Amérique », est celle que l'on aime (toujours) - la pionnière, terre de la Frontière et des grands espaces (mentaux aussi), celle des immigrés, et celle des Native Americans, les autochtones, bien souvent relégués dans les réserves d'Indiens... À l'envers du rêve américain.
La production de l'éditeur Francis Geffard.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Se lancer : « Une folie ! »
Durant son adolescence, Francis Geffard s'intéresse à l'anthropologie et veut en faire son métier, mais ses parents l'en dissuadent et, sur leur conseil, il s'inscrit à la fac de droit. « Ce n'était vraiment pas pour moi », se souvient-il. L'année de licence, il sèche ainsi les partiels et, avec l'argent d'un héritage qu'il vient de toucher, ouvre une librairie à Vincennes, la ville qui l'a vu grandir. « Une folie ! » aux yeux de sa famille, totalement assumée de sa part : « Dans cette décennie des années 1980, je travaillais pratiquement sept jours sur sept. »
Millepages, capitale parisienne de la littérature américaine
L'effort n'aura pas été vain. Millepages, dont il est toujours propriétaire, est devenue LA librairie de Vincennes, partenaire associée du festival America, événement phare de la littérature nord-américaine en France, qu'il a également créé. Bien avant le festival, il fait venir dans sa librairie comme dans d'autres lieux culturels de Vincennes Jim Harrison, Paul Auster, Richard Ford, Russell Banks, James Ellroy... Sans oublier, précise-t-il avec un brin de fierté, « Toni Morrison dès 1985 ! Alors qu'elle était encore méconnue en France et publiée chez Acropole, une petite maison qui n'existe plus. »
Voyage par-delà l'Atlantique
Avec la librairie, son rapport à la littérature américaine change. Francis Geffard, féru de Scott Fitzgerald, Steinbeck, Hemingway ou Dos Passos, qu'il avait lus en poche, découvre les contemporains en grand format, « comme John Irving, dont j'avais adoré Le monde selon Garp ». En 1980, il effectue son premier voyage outre-Atlantique et, « comme tout libraire qui se respecte, [il] écume les librairies ».
Le (très) Grand prix de littérature américaine
« Créé en 2015, le Grand Prix de Littérature Américaine récompense chaque automne un roman américain paru dans l'année et se distinguant par ses qualités littéraires de premier plan. Le jury rassemble libraires, journalistes littéraires et éditeurs. Depuis sa création, il a récompensé des écrivains tels que Laird Hunt, Atticus Lish, Richard Russo, Richard Powers, Anthony Doerr, Kevin Powers, Stephen Markley, Joyce Maynard, Aleksandar Hemon, Nathan Hill et Taffy Brodesser-Akner. »
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Il retournera régulièrement là-bas et en reviendra chaque fois avec une moisson de bouquins. « À l'époque on pouvait rapporter quarante livres dans un sac postal à 20 dollars... » Si l'amoureux de fiction américaine la lit dans le texte, il se rend compte que ces romans ne sont pas disponibles en français. « En France, les éditeurs ne traduisaient que des auteurs déjà connus. » Aussi passe-t-il de l'autre côté de la barrière, ou plutôt gardant un pied dans la libraire, mettant l'autre dans l'édition.
« Terres d'Amérique » vue par...
Louise Erdrich :
« Je me dis souvent que c'est vraiment incroyable que mes livres soient publiés en français. C'est sans doute parce que je suis impressionnée, si ce n'est envieuse, de la culture littéraire française. Ou peut-être parce que mes ancêtres coureurs des bois venus de France ont eu la bonne idée de se marier avec des femmes ojibwés. Ou encore parce qu'en ces temps incertains, j'aspire à un peuple qui prenne les livres et la politique au sérieux… Quelles que soient les raisons, c'est une immense satisfaction pour moi de savoir que mon œuvre a été accueillie dans la collection « Terres d'Amérique » chez Albin Michel. J'ajouterai que Francis Geffard a été un véritable don du ciel pour les voix autochtones d'Amérique. Alors pour toutes ces raisons que j'ai dites, je lui sais gré d'être là en France, dans un catalogue choisi et, dans le même temps, aussi varié. »
Louise Erdrich est lauréate du prix Pulitzer pour Celui qui veille (Albin Michel, « Terres d'Amérique », 2022) et du prix Femina étranger pour La sentence (même éditeur, même collection, 2023).
Stephen Markley :
« Plus jeune, lorsque j'ai commencé à écrire, je n'envisageais pas d'être traduit. Ça ne faisait pas partie de mes rêves ni de mes ambitions. Et quand Le déluge est sorti dans « Terres d'Amérique », je me suis rendu compte de l'importance d'avoir une traduction en français, combien c'est gratifiant pour un auteur d'être lu au-delà de son public d'origine. Il y a le prestige bien sûr, mais c'est bien plus : il y a toutes ces rencontres, ces amitiés qu'on noue avec son éditeur, les gens croisés au cours de sa tournée, tous ces passionnés de littérature que compte la France. »
Stephen Markley, auteur d'Ohio (Albin Michel, « Terres d'Amérique », 2020) et du Déluge (même éditeur, même collection, 2024).
Donald Ray Pollock :
« Tout d'abord, il ne faut jamais oublier qu'il y a encore des gens bien et de bonnes choses dans le monde. Si je dis ça, c'est parce que, en tant que citoyen américain, il est dur de réagir autrement qu'en se sentant dégoûté, en colère, pessimiste quant à la tournure que prennent les choses aux États-Unis. Je dis ça mais je ne vis pas non plus en Iran, dans un régime théocratique sans pitié, du moins jusqu'à nouvel ordre… Mais qu'ai-je sous mes yeux ? Ce pays qui a été un phare de la démocratie, cette démocratie qui jadis eut pour référence les philosophes des Lumières français et qui est aujourd'hui en train d'être démantelée par un fou furieux crétin et cupide flanqué de valets incompétents. Alors être publié en France dans cette collection où on compte bon nombre des meilleurs écrivains américains est un honneur et une chance. Chance que je mesure d'autant mieux à l'heure actuelle. »
Donald Ray Pollock, Grand prix de la littérature policière 2012 et prix Mystère de la critique 2013 pour Le Diable, tout le temps (Albin Michel, « Terres d'Amérique », 2012).
Colson Whitehead
« Cela faisait plusieurs années que j'étais traduit en France mais c'est en venant chez Albin Michel que j'ai trouvé ma maison. J'ai travaillé avec de nombreux éditeurs mais en Francis Geffard, j'ai également trouvé un ami. Félicitations à "Terres d'Amérique" pour trente ans d'un travail formidable, et en si bonne compagnie d'auteurs et d'auteures ! »
Colson Whitehead, double lauréat du prix Pulitzer pour L'intuitionniste (Gallimard, 2003 ; rééd. Albin Michel, 2023) et Nickel Boys (Albin Michel, « Terres d'Amérique », 2020).
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Il crée d'abord la collection « Terre indienne » au printemps 1992 et l'élargit à « Terres d'Amérique » quatre ans plus tard (« Terre indienne » demeure, mais n'accueille plus que des essais). À l'affût dans les rayonnages des librairies américaines ou comme lecteur de revues littéraires anglo-saxonnes, contactant une autrice de nouvelle par-ci un primo-romancier par-là...
Francis Geffard, à travers sa collection, aura été un éclaireur, un véritable scout. Au sens originel. Scout vient d'« escouter » en vieux français. Celui que ses amis Blackfeet surnomment « Golden Tongue » (« Parole d'or » parce qu'il avait été leur porte-voix) a surtout l'ouïe fine. Et reste à l'affût des nouvelles voix venues d'Amérique, des Amériques.
Les 5 meilleures ventes de « Terres d’Amérique » (chiffres de l’éditeur)
- Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, 95 000 ex.
- Colson Whitehead, Underground Railroad, 90 000 ex.
- Colson Whitehead, Nickel Boys, 5 000 ex.
- Philipp Meyer, Le fils, 75 000 ex.
- Louise Erdrich, La sentence, 40 000 ex.
- Donald Ray Pollock, Le Diable, tout le temps, 40 000 ex.
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