L'architecture secrète des choses. "Seuls les naïfs croyaient que la technologie distribue le pouvoir. En réalité, au fil des ans, elle n'avait fait que le concentrer." Entrepreneur d'un genre nouveau, Alexander Zimmer est à l'origine de Panoptik, une société de surveillance leader sur le marché mondial, dont l'action se déploie « sans que personne, en dehors du cercle très restreint des initiés, en ait la moindre connaissance ». Conseiller politique en quête de nouvelles opportunités, G., le narrateur de ce récit, est invité par Zimmer à rejoindre ce cercle élitiste et atterrit à Marbella, station balnéaire où « l'époque se présente telle qu'elle est », c'est-à-dire « sordide », où des aristocrates déchus côtoient des escrocs de la pire espèce, où le bling-bling s'accommode de trafics en tout genre sur le fond bleu azur du ciel et de la mer. Tandis que, pour G., les soirées se succèdent « telles des princesses aux yeux compatissants, perdus dans un rêve chimique », l'analyse faite par Zimmer est en passe de se vérifier. En réunissant en un seul et unique lieu l'ensemble des données relatives à chaque être humain, Panoptik définit les contours d'une réalité nouvelle dans laquelle la vie privée est en voie d'obsolescence. Quand Google détient, en concentrant « quatre-vingt-dix pour cent des questions que l'humanité se pose chaque jour », le monopole de la curiosité, Facebook celui de l'amitié et Tinder « celui des plans culs », Panoptik ne vise rien de moins que le « monopole de la condition humaine » et d'une surveillance omniprésente axée sur le contrôle social, telle que Michel Foucault l'avait pensée dans Surveiller et punir (1975). « Par rapport à cela, que peuvent bien représenter les pitreries des politiques ? [...] Regardez-les, ils s'écharpent au sujet du grand remplacement, alors que le seul véritable remplacement est celui-ci : notre réalité qui prend la place de la leur. » Dès lors, ces sociétés ne sont plus des entreprises conventionnelles. Leurs créateurs ne sont plus de simples entrepreneurs, mais des fondateurs engagés dans une ultime course dans laquelle les chefs d'État, « cette race de plus en plus inadaptée à l'époque », sont déjà dépassés.
Lauréat du Grand Prix du roman de l'Académie française, finaliste du prix Goncourt 2022 avec Le mage du Kremlin (Gallimard), Giuliano Da Empoli pointait dans l'essai L'heure des prédateurs (Gallimard, 2025) les mutations en cours dans nos démocraties, confrontées à un nouveau type de prédateurs issus du monde de la technologie, de l'information et de l'intelligence artificielle.
De l'essai à la fiction, il n'y avait qu'un pas, brillamment franchi avec ce second roman que l'on peut finalement lire... comme un essai, à l'heure où le chercheur en IA Jacob Coxon déclare que celle-ci « pourrait tous nous tuer d'ici à la fin de la décennie ». Dans Le fondateur, l'écrivain, par ailleurs à la tête du think tank Volta, nous permet de comprendre comment, depuis l'invention du télégraphe, la technologie a fait se concentrer le pouvoir dans un nombre de mains toujours plus restreint. Dans un monde devenu trop complexe pour l'intelligence humaine, où seuls les ordinateurs semblent en mesure de déceler « l'architecture secrète des choses », le facteur humain et l'imprévisibilité qui le caractérise ne sont néanmoins pas des données à négliger... Sous le soleil de Marbella, le cynisme rivalise avec l'hubris, dans une sombre partie d'échecs dont la mise n'est autre que la notion même de liberté.
Le fondateur
Gallimard
Tirage: NC
Prix: 21,50 € ; 288 p.
ISBN: 9782073170651
