Les librairies La Vie immédiate et Violette and Co sont toutes deux lauréates du Grand Prix Livres Hebdo des librairies. Alors que la première reçoit le Grand Prix, la seconde a été élue Coup de cœur du jury. Deux reconnaissances qui, au-delà de la récompense, mettent en lumière des visions complémentaires du métier et des trajectoires singulières dans un secteur en pleine mutation. Deux approches mais une même question qui affleure : comment faire tenir économiquement et symboliquement la librairie indépendante dans un environnement sous tension ?
Le palmarès complet
- La Vie Immédiate, Grand Prix Livres Hebdo des librairies
- Violette and Co, coup de cœur du jury
- Chloé Azuelos et Magali Borgarino (Mot à Mot), élues libraires de l'année
- La Dévoreuse (Angers), prix de la valorisation du fonds
- Le Serpent d'Étoiles, prix du service innovant
- Des gens qui lisent (Sartrouville), prix de la communication
- La librairie du Valois (Crépy-en-Valois), prix de la création reprise
- Tram{e} (Bruxelles-Capitale), prix ex æquo de la librairie francophone hors de France
- Maison Petit Renard (Tokyo), prix ex æquo de la librairie francophone hors de France
- Le Trait d'union (La Rochefoucauld), prix de l'animation
- Les Mots Éphémères (Rouen), prix de l'espace intérieur
« L'animation fait partie de l'ADN de la librairie depuis toujours »
Livres Hebdo : La Vie Immédiate, créée en 2025, est une librairie récente, tandis que Violette and Co s'inscrit dans une histoire plus longue, marquée par une identité préalable à sa transmission. En quoi ces contextes de départ influencent-ils vos décisions et la façon d'organiser et de penser la librairie au quotidien ?
Violette and Co : Quand nous avons repris Violette and Co, fondée par Catherine Flori et Christine Lemoine, nous avons repris une librairie emblématique pour la communauté féministe, lesbienne et queer. Nous avons ainsi voulu préserver cet héritage en réintégrant le fonds qui avait été construit. Nous avons également souhaité faire de cette nouvelle enseigne un lieu d'accueil. Aujourd'hui, notre sous-sol accueille donc des rencontres, des permanences psychologiques, des ateliers d'écriture, des expositions ou encore des groupes de parole à destination des jeunes personnes trans. Grâce à l'espace café, nous attirons deux types de public : des lecteurs de passage qui découvrent la librairie ou s'y rendent pour faire le plein, et une clientèle de quartier ainsi qu'une communauté LGBT qui se voit offrir un lieu à rebours des espaces qui lui sont habituellement associés. Concernant le choix des livres, nous avons ouvert l'offre d'origine à la BD, au manga, et nous avons dédié un espace à la jeunesse pour montrer aux familles qu'il existe aussi des livres jeunesse inclusifs.
Jerôme Guichet, librairie La Vie immédiate- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La Vie Immédiate : De notre côté, nous sommes partis d'une page blanche. Nous avons répondu à un appel à projets lancé par la mairie de Charenton-le-Pont. Du fait de notre emplacement dans une petite ville de banlieue, notre public est assez large. On aime se définir comme généraliste, c'est-à-dire qu'on parle à tout le monde, ce qui suppose de changer régulièrement notre assortiment, exception faite de nos rayons spécialisés sur la poésie, le théâtre et le vélo, dont on est très fans ! Par ailleurs, notre zone de chalandise étant essentiellement limitée à notre quartier, il nous faut être le plus visible possible. Nous veillons donc à collaborer avec les collectivités qui représentent aujourd'hui environ 5 % de notre chiffre d'affaires. Si cette part peut sembler modeste, elle demeure stratégique en matière de visibilité.
Pensez-vous que la librairie soit devenue, aujourd'hui, plus qu'un simple lieu de ventes de livres ?
La Vie Immédiate : C'est certain, et le marché le montre : les grandes surfaces spécialisées telles que Le Furet du Nord, la Fnac ou Sauramps traversent une période très difficile. Dans une société qui multiplie les liens froids, les gens vont avoir tendance à se tourner vers des lieux chaleureux. C'est ce qu'offre la librairie indépendante qui, partout en France, tient à défendre des livres et à propulser des coups de cœur.
Olivia Sanchez, de la librairie Violette and Co- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Violette and Co : L'animation fait partie de l'ADN de la librairie depuis toujours, qu'il s'agisse de rencontres autour des sorties et de rencontres visant à remettre en avant des livres de fonds qui nous paraissent essentiels. Même si ces événements demandent beaucoup d'énergie, de l'organisation et de la préparation, nous en sortons toujours heureuses.
« Les livres qu'on aime le plus sont ceux qu'on défend le mieux »
Justement, comment faites-vous pour concilier l'impératif de la nouveauté et l'abondance de l'offre, avec la valorisation du fonds ?
La Vie Immédiate : La nouveauté est géniale, mais elle est parfois envahissante tandis que le fonds incarne notre identité. Les livres qu'on aime le plus sont ceux qu'on défend le mieux. C'est pourquoi nous avons fait le choix de sanctuariser le fonds en lui dédiant plusieurs tables dans la librairie. Non seulement ce sont celles qui ont la meilleure rotation mais 50 % de notre chiffre d'affaires correspond à la vente de titres de fonds. En réalité, les gens se fichent de savoir si le livre est sorti la semaine dernière ou il y a 20 ans. Ils veulent un livre qui va leur plaire. Par ailleurs, le fonds permet de relativiser certaines de nos lectures actuelles et de les inscrire dans une histoire littéraire. Enfin, il nous permet de ne pas dépendre de la nouveauté, et donc de mercatos éditoriaux aux visées politiques parfois extrêmement radicales et dangereuses.
Violette and Co : Une librairie est physiquement limitée. Nous devons faire des choix dans les références, sachant qu'il faut du temps pour s'approprier la nouveauté. Surtout, il y a une question politique derrière ces choix. Les grandes structures éditoriales, par exemple, peuvent se permettre de publier beaucoup et d'être ainsi davantage visibles sur les tables. En tant que libraires, il faut aussi s'interroger sur les maisons d'édition que l'on souhaite mettre en avant.
Simon Payen, de la librairie La Vie immédiate- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
De manière globale, le secteur traverse une période économiquement défavorable. Comment cela vous affecte-t-il ?
Violette and Co : Les attaques et la perquisition subies l'année dernière nous ont obligées à réparer beaucoup de choses, notamment sur le plan humain. Seul point positif de cet épisode : il a contribué à accroître notre visibilité et nous a permis de constituer une forme de coussin financier, dans un contexte marqué par des coûts fixes et des charges locatives particulièrement élevés.
La Vie Immédiate : Nous avons la chance d'être à contre-courant du marché. Notre première année a été bonne, la deuxième démarre en nette progression, une évolution assez convenue pour une librairie en création. Nous gagnons néanmoins encore à nous faire connaître de nouveaux clients susceptibles de passer commande à la rentrée ou lors des fêtes de fin d'année. Mais globalement, la situation est suffisamment bonne pour nous permettre de nous rémunérer. Il reste toutefois des marges d'amélioration : du côté institutionnel, sur la question des loyers, mais aussi en matière de formation continue et de remises, dont le plafond de verre, en particulier sur le manga et la bande dessinée, doit exploser.
Le jury. De gauche à droite : Élodie Carreira, journaliste à Livres Hebdo, Pascal Visset, directeur du réseau des médiathèques de Saint-Quentin-en-Yvelines, Aude Lemullier, gérante de la librairie La Compagnie des livres à Vernon, Halima M'Birik, fondatrice de la librairie El Ghorba Mon Amour à Nanterre, Françoise Nyssen, présidente du jury et ancienne ministre de la Culture, Manon Fargetton, autrice, Oliver Gallmeister, éditeur, Inès de la Motte Saint-Pierre, rédactrice en chef de La Grande Librairie et Jacques Braunstein, rédacteur en chef de Livres Hebdo.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.




