Interview

Grégor Péan : « Gagarine, les fusées, mon père et moi »

Grégor Péan - Photo Patrice Normand

Grégor Péan : « Gagarine, les fusées, mon père et moi »

C’est sa passion des avions qui pousse Grégor Péan à se mettre dans la peau du premier cosmonaute russe, Youri Gagarine. Dans Le ciel t'attend, à paraître le 11 janvier 2024 aux éditions Robert Laffont, il nous entraîne dans les arcanes des rêves et de son pays. Quelle vie !

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Par Kerenn Elkaim,
Créé le 18.12.2023 à 10h46

Pourquoi l’Histoire est-elle au cœur de votre travail de fiction et de non-fiction?

Parce que je suis fasciné par « la poétique de l’Histoire », qui m’a été transmise par mon père, le journaliste et écrivain Pierre Péan. Comme il était écrivain, j’ai grandi dans une maison où les livres étaient sacrés. Il était compliqué d’être le fils Péan, alors j’ai pris un pseudo, que j’ai « tué » dans Le dernier livre de Jean Grégor (Mercure de France, 2016). Reprendre mon nom m’a permis d’explorer des drames d’un œil plus drôlatique, par exemple avec La seconde vie d’Eva Braun (Robert Laffont, 2022). Pourquoi sacraliser les personnages historiques au lieu de les humaniser ? En me rapprochant de leurs sentiments intimes, je les fais descendre de leur piédestal. Idem avec Youri Gagarine, un homme comme vous et moi. Cet apprenti métallo étant issu d’une famille pauvre, tout le monde peut s’identifier à lui. Dire que ce p'tit gars du peuple n’a fait que 200 heures de vol avant d’être envoyé dans l’espace. Son histoire est une folie !

En quoi « la voie du progrès scientifique participe à la promotion d’une société idéale », qui pratique les goulags, les purges ou les tortures ?

Il y a une différence monstrueuse entre le progrès technique d’une fusée et la vie du reste de la population soviétique. La famille Gagarine vivait sans eau ni électricité, or l’idée du progrès est le moteur d’une société. L’homme volant dans l’espace offre une autre image du pays. Aussi le « Gagarine Tour » vise-t-il à lancer la « déstalinisation ». Dès Spoutnik, on arrête avec Staline et les ravages de son culte. Youri Gagarine incarne celui qui va avancer pour atteindre l’ultime liberté : l’arrachement à la Terre. Lui, qui a risqué sa vie, est un individu proche de Dieu. Installé dans sa fusée, il devient le porte-drapeau du « vaisseau URSS ».

Gagarine a volé plus haut que les autres hommes, mais qu’est-ce qui vous intéresse dans le thème de la chute ?

Entraîné aux conditions extrêmes, il était censé être capable de vivre l’arrachement à la Terre et à lui-même. Y compris face à l’inconnu. Son voyage n’a duré qu’une heure dix, mais il n’était guère préparé à l’après : la célébrité dans ce pays communiste. Chez lui, comme chez Eva Braun, je suis intrigué par la grandeur et la fin. Youri a décollé dans une fusée, fait le tour de la Terre, puis il est retombé. Comment vit-il l’absurdité de l’engagement ? Deux femmes ont voulu le protéger. Son épouse Valentina, sa colonne vertébrale ; et Marina, « l’espionne qui venait du froid ». Seule femme dans un monde d’hommes, celle-ci est l’être invisible révélant le vrai visage de Khrouchtchev ou Gagarine.

Si « c’est la mission d’un savant de repousser les limites du possible », quelles sont les limites des écrivains ?

Le défi du XXIe est le premier pas sur Mars, même si on semble désormais blasé. La conquête spatiale flirte avec la construction et la destruction. On retrouve cela dans l’Intelligence artificielle, mais pas sûr que les écrivains aient des limites. C’est pourquoi j’écris des essais (Comme ils vivaient, sur les derniers juifs de Lituanie, composé avec son père, ndlr) et des romans (Turbulences, L’ami de Bono, Zenith) sur des thèmes si différents. Rêveur et pragmatique, je désire garder l’équilibre entre l’écriture et mon métier, chef de piste dans l’aviation. Cette passion, venue de l’enfance, me permet de cultiver « la poétique de l’air ».

 

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