Grégory Colcanap: "La science ouverte est devenue un enjeu mondial" | Livres Hebdo

Par Véronique Heurtematte, le 20.06.2019 à 21h48 (mis à jour le 21.06.2019 à 12h17) Entretien

Grégory Colcanap: "La science ouverte est devenue un enjeu mondial"

A la veille de la journée d’étude organisée vendredi 21 juin à Strasbourg autour de la science ouverte, le coordinateur de Couperin a détaillé pour Livres Hebdo les grands axes de travail de ce consortium chargé d’acquérir les ressources numériques pour les établissements documentaires de l’enseignement supérieur et de la recherche.
 

Livres Hebdo : des objectifs pour la science ouverte ont été fixés au niveau européen et au niveau national. Quels en sont les impacts sur le travail du consortium Couperin ?
Grégory Colcanap 
: Nous devons aujourd’hui répondre à un double objectif, fournir aux chercheurs la documentation dont ils ont besoin, qui reste notre mission fondamentale, et intégrer, en effet, les objectifs en matière de science ouverte fixés par le Plan national pour la science ouverte à l’échelle nationale, et par le Plan S, l’échelle européenne. Toute la question est de savoir quels types d’accords négocier pour y parvenir. Plusieurs modes de négociations permettent d’intégrer la dimension science ouverte. Actuellement, on parle beaucoup des accords transformants, qui associent accès ouvert aux articles et abonnement. Ce modèle modifie radicalement le point de vue sur les publications de la recherche puisqu’il s’agit non plus de payer pour lire mais de payer pour publier. Cela se pratique beaucoup dans les pays d’Europe du Nord. En France, ce modèle fait débat et suscite l’opposition d’une partie de nos membres.
 
Quels sont les motifs de l’opposition aux accords transformants ?
G.C. 
: Je crois que le rejet est lié non au modèle lui-même mais aux interlocuteurs, quand il s’agit des grands groupes mondiaux de l’édition dont le montant des bénéfices choque. En 2017, Couperin a négocié un accord transformant avec EDP Sciences, éditeur français exemplaire, très engagé dans la voie de la science ouverte, et cela n’a suscité aucune opposition parmi nos membres.
 
Il existe une troisième voie, celle de la bibliodiversité. Grégory Colcanap
 
Quels sont les autres modèles de négociation ?
G.C.
 : Il y a la voie verte, dans laquelle les chercheurs déposent eux-mêmes leurs articles dans des archives ouvertes, et qui est largement approuvée par la communauté scientifique. Mais la proposition de Couperin de récupérer les manuscrits directement auprès des éditeurs fait polémique. Pourtant, plusieurs pays européens ont adopté ce système, notamment l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Il existe une troisième voie, celle de la bibliodiversité, qui consiste à faire naître des formes de publication innovantes. En France, le débat se cristallise sur la voie à choisir à l’exclusion des autres, alors que dans nombre de pays européens nos homologues associent les différents modèles. A Couperin, nous pensons également qu’il ne faut pas exclure un modèle a priori. Le projet d’accord avec Elsevier comporte du modèle Gold, du modèle vert, des choses très diverses. Les périodes de transition sont toujours difficiles mais ce qui est sûr, c’est que le modèle actuel de l’abonnement n’est pas compatible avec la science ouverte. Il faut passer à autre chose. L’un des objectifs de notre journée d’étude est d’exposer à nos membres la politique de Couperin qui va se déployer sur plusieurs axes.
 
Les licences nationales, en particulier celle concernant Elsevier que vous évoquez, sont très critiquées en raison de leur coût. Qu’avez-vous à répondre ?
G.C. 
: Tout d’abord, il faut souligner que nous n’avons aucune opposition de la part des institutions, comme ce fut le cas en 2014 lors de la mise en place des licences nationales. Les critiques proviennent aujourd’hui de certaines communautés de chercheurs, surtout celles qui ont des archives ouvertes très développés et sont donc moins dépendantes des accès aux publications des éditeurs, comme les mathématiques. Le point de vue d’autres secteurs, en particulier les médecins, les biologistes, est totalement différent car ils ont un besoin absolu d’informations fraîches. Couperin fonctionne par consensus et doit opter pour les solutions qui conviennent le mieux. On ne peut pas opter pour des choix qui léseraient une partie des communautés de chercheurs.
 
Le sujet est en train de devenir mondial. Grégory Colcanap

 
Votre journée d’étude présentera les stratégies de l’Allemagne et de la Suisse en matière de science ouverte. En quoi sont-elles différentes de celles de la France ?
G.C. 
: Ces deux pays ont des politiques nationales très formalisées dont on peut s’inspirer. En France, le Plan national pour la science ouverte formalise une partie de la stratégie mais il ne dit rien, par exemple, sur la manière dont on doit négocier et acquérir les ressources.  En Allemagne, le projet DEAL fixe clairement des objectifs en matière de tarifs, de modèle.
 
Avez-vous l’impression que la prise de conscience des enjeux de la science ouverte a progressé chez les chercheurs ?
G.C.
 : Oui, nettement. Avant, quand on parlait de science ouverte aux gouvernances des universités, on nous écoutait avec un intérêt plus ou moins soutenu. Maintenant, ce sujet fait un tabac. Les présidents d’université s’y intéressent beaucoup. Ils ont compris que c’est un enjeu majeur pour la recherche, pas seulement un sujet de bibliothèque. Le fait qu’il y ait des débats, des polémiques dans les communautés de chercheurs est le signe de l’intérêt que cela suscite.
 
Est-ce le résultat du portage politique à différents échelons, européen, français ?
G.C.
 : Avec les journées Couperin en janvier, le plan national pour la science ouverte en juillet, le plan S européen en septembre, l’année 2018 a été très marquée par la science ouverte. L’Union européenne a été historiquement le foyer politique actif sur le sujet. Mais maintenant, la volonté de se doter d’archives ouvertes déborde le cadre européen. 37 pays, parmi lesquels la Chine, dont le poids va être énorme, la Corée du sud, le Japon, se sont positionnés en faveur d’accords transformants. Le sujet est en train de devenir mondial.
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