Innovation

Innovation : vers le retour du libraire-imprimeur ?

François Hollande sur le stand des Puf où était présentée l’Espresso book machine lors du Salon du livre de Paris 2015. - Photo JASON BEATTY-ODB

Innovation : vers le retour du libraire-imprimeur ?

Deux projets visent l’installation de systèmes compacts de fabrication de livres en librairie. L’objectif est de pouvoir fournir en quelques minutes n’importe quel livre disponible au catalogue des éditeurs. Mais ces derniers développent de leur côté des solutions centralisées d’impression à la demande.

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Par Hervé Hugueny,
Créé le 02.05.2015 à 00h00,
Mis à jour le 05.05.2015 à 17h20

Un président de la République qui reste dix minutes sur le stand des Puf le soir de l’inauguration du Salon du livre, et son Premier ministre qui passe deux jours plus tard sur le même stand avec le même intérêt… "C’est une attention que les "Que sais-je" et notre Kilo de culture générale n’auraient jamais retenue aussi longtemps", reconnaît Frédéric Mériot, directeur général de la vénérable maison de sciences humaines, enchanté du succès de son idée : sacrifier une des tables d’exposition du stand pour installer une Espresso book machine (EBM), sur la proposition d’Hubert Pédurand, directeur de l’Idep, le laboratoire de recherche du syndicat des imprimeurs (Uniic). Les Puf avaient fourni 450 fichiers, imprimables à la demande. Ainsi, ce sont près de 150 exemplaires qui ont été fabriqués et vendus. Spectaculaire avec ses parois transparentes qui permettent de suivre la finition d’un volume en quelques minutes, cette "machine à livres" a été la vedette du salon, d’autant que l’éditeur était installé dans une allée centrale.

La société Orséry faisait la démonstration de la Ricoh C901 durant le Salon du livre 2015. - Photo M. COMBE/LH

Egalement située dans une allée de grand passage, mais un peu confinée au dos du stand de La Martinière, la Ricoh C901, moins ludique mais plus imposante, s’exposait avec le même objectif : montrer qu’il est désormais possible de fabriquer des livres n’importe où, et notamment dans des librairies. "Cette production hyperdécentralisée donne aux libraires la possibilité d’avoir potentiellement en stock la totalité des 700 000 livres disponibles en France", affirme Christian Vié, président de la start-up Orséry, créée dans le but d’installer ce système d’impression compact partout en France, et de l’exporter à l’étranger.

Fascination du public

S’ils poursuivent un but identique, les deux projets sont très différents dans leur organisation. Baptisé "Irénéo", du nom du personnage de Borges qui n’oublie rien, celui de l’Idep passera par des imprimeurs, qu’il faudra donc convaincre, en plus des libraires et des éditeurs. "Nous discutons de l’achat des brevets de cette technologie, pour en importer la fabrication industrielle en France, faire baisser ses coûts, et créer une compétence dans la robotique et l’ingénierie logicielle que nous exporterons ensuite", explique Hubert Pédurand, libraire au début de sa carrière, puis éditeur, devenu ensuite imprimeur. Il s’appuie sur cette machine développée par la société américaine On demand books, qui en a installé près de 80 dans le monde, bien loin des objectifs d’origine. L’Idep en a importé 6 (1 à Paris, 5 en province), qui fonctionnent dans les centres de formation rattachés à l’organisation des imprimeurs.

Sur environ 2 m2 d’emprise au sol, l’EBM est composée d’une imprimante Xerox (qui a accompagné ces recherches aux Etats-Unis), et d’une minichaîne de finition, derrière des parois transparentes, comme l’avait souhaité Jeff Marsh, l’ingénieur concepteur des plans du prototype, afin de surveiller le fonctionnement du massicot, de l’encolleuse et de la relieuse qui composent le tout. Tous les modèles ont conservé cette particularité, en raison la fascination constatée dans le public pendant les démonstrations. L’EBM garde ainsi un aspect artisanal, qui correspond à la réalité de sa fabrication, faute de demande. Mais elle est fiable : "Nous n’avons subi aucune panne pendant le salon", note Fédéric Mériot.

Une Ferrari qui reste en rade

"Cette machine est aussi puissante qu’une Ferrari, mais on peut juste faire le tour du pâté de maisons avec, nous avons besoin de plus de livres", s’impatiente Dane Neller. De passage au Salon du livre, le directeur général d’On demand books, société exploitante de l’Espresso book machine, regrette que les éditeurs américains ne lui confient que du fonds très ancien. "Le potentiel est inimaginable, la technologie numérique nous offre la possibilité de distribuer des livres dans le monde entier, pour les rematérialiser localement", poursuit-il. "Mais c’est trop "disruptif" pour l’organisation actuelle des groupes d’édition", reconnaît-il. Pour le moment, c’est surtout l’autoédition qui fait tourner les machines installées dans les librairies américaines, ou les compilations de chapitres de cours dans les bibliothèques universitaires.

Un abonnement pour les libraires

L’approche de Christian Vié est tout autre. Ingénieur, cadre spécialiste des projets complexes, ainsi qu’il le résume sur son CV, il avait fait le tour du pilotage de systèmes informatiques à Orange, à Areva, ainsi qu’au ministère des Affaires étrangères. "Depuis trois ans, nous travaillons surtout l’écosystème du livre", explique-t-il, évoquant ses coactionnaires, dans l’entreprise qu’il a créée en 2013. La Martinière lui a confié son fonds numérisé, pour tester son idée. La machine a été "montée dans la réserve de la librairie de ma femme, à Viroflay, et tout fonctionne maintenant, assure-t-il. Nous prévoyons d’en installer une dizaine d’ici à la fin de l’année, dans des librairies, chez des éditeurs et des distributeurs, et plusieurs centaines l’an prochain, en France et à l’étranger." Elles seront financées en leasing avec des banques, qui se garantiront sur le matériel. Ce développement exigera aussi une augmentation de capital.

"Nous proposons aux libraires une remise de 33 % sur les ventes, avec un abonnement mensuel de 250 euros qui comprend la maintenance, la fourniture de l’encre et du papier. Ils n’ont aucun retour, aucun stock à gérer, donc pas d’immobilisation financière, et auront même une trésorerie positive", insiste Christian Vié. Il faut y ajouter un dépôt de garantie de 15 000 euros. L’éditeur recevra 20 à 25 % du prix de vente du livre, et il n’aura plus de stockage, pilon, ou transport à financer, souligne le fondateur d’Orséry. Irénéo propose une répartition voisine, moins précise, car le programme est moins avancé. La variable étant les 17 à 24 % de la diffusion-distribution, sans objet dans ce circuit, et qui reviendraient à l’imprimeur propriétaire de la machine installée chez le libraire.

Au-delà des capacités de fabrication (1 volume en six minutes pour l’EBM, trois minutes pour Orséry), l’économie de ces Photomaton du livre repose sur l’étendue du catalogue que les éditeurs voudront bien remettre. L’idéal serait d’arriver à donner au client du libraire la certitude qu’il trouvera tout, près de chez lui, comme sur Internet. Pour l’EBM, ce ne seront de toute façon que des ouvrages monochromes. La Ricoh C901 est en revanche une presse couleur, mais il faudrait faire accepter que la BD et le beau livre ne soient ni cartonnés ni reliés. Ce serait la fin de la diversité des formats et des papiers, qui caractérise les segments les plus créatifs de l’édition. "On ne pourra pas fonctionner qu’avec du livre épuisé ou rare, nous visons tous les ouvrages à tirage de moins de 1 000 exemplaires dans un premier temps, et moins de 2 000 ensuite", affirme Christian Vié, bien conscient que l’enjeu est dans la confiance que manifesteront les éditeurs. Mais Hachette comme Editis sont partis sur des solutions centralisées d’impression à la demande, qui semblent aussi plus simples à nombre d’éditeurs, y compris aux Puf.


Commentaires (1)

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Daniel

il y a 5 ans à 09 h 35

ce que les éditeurs devraient comprendre, c'est que l'installation de ce genre de machine en librairie et non ailleurs est un des moyens les plus prometteurs pour sauvegarder un tissu dense de librairies. Sachant que les libraires sont les seuls et gratuits showrooms de leur production, ils devraient sérieusement réfléchir à cette voie. Faire du libraire celui qui peut tenir la promesse de fournir le livre désiré et tout de suite les libérera également un peu de l'emprise de leur évident fossoyeur au grand A. Quant à la crainte de voir les librairies se vider de leur stock, c'est imaginer qu'ils se passent du seul produit d'appel qu'ils ont!


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