Livres Hebdo : Dans tous vos albums de Lucky Luke vous abordez de grands sujets historiques et de société. Comment les choisissez-vous ?
Jul : Trois lignes directrices me guident. Tout d'abord, en bon agrégé d'histoire, je fais beaucoup de recherches préalables. Quand un personnage, un phénomène de société ou une découverte technique de l'époque de Lucky Luke m'accrochent, je vois tout de suite leur potentiel. Ensuite, il faut que ce soient des thèmes qui puissent intéresser le lecteur d'aujourd'hui, nous apprendre quelque chose rétrospectivement et prospectivement sur le monde. Enfin, il faut qu'il y ait un plaisir, un appétit pour un nouvel univers en dessin. Dessiner des choses inédites - une région, des usines, des champs de coton… -, c'est prometteur.
Jul, chez lui à Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Saint Lucky Luke parle de fanatisme religieux. En quoi ce sujet vous paraissait-il pertinent aujourd'hui ?
Qu'est-ce que les États-Unis sont en train de nous imposer ? Une espèce d'ordre puritain, messianique, religieux, complètement délirant, allié au mercantilisme et à l'affairisme le plus absolu. Je trouvais super intéressant de rire de ça à travers Lucky Luke. La crédulité, la manipulation des foules, les fake news, le fanatisme sont des thèmes qui résonnent incroyablement aujourd'hui.
En quoi tout ceci était-il déjà présent du temps de Lucky Luke ?
Il y a, aux États-Unis, ce mélange perpétuel entre la religion et l'argent, entre le business et la foi… Historiquement, c'est vraiment la Bible et le fusil qui ont façonné le far west. C'était un refuge pour les minorités opprimées, où fleurissaient toutes sortes de cultes, où on pouvait faire fortune rapidement. La vie y était dure et les gens avaient peu de choses auxquelles se raccrocher excepté la religion. J'ai choisi le Kansas en découvrant ce qu'il s'y était passé ces années-là : tornades, tremblements de terre, sécheresses, invasions de sauterelles, épidémies… Comme dans l'Ancien Testament, les gens étaient seuls face à la nature.
Comment Lucky Luke s'inscrit-il dans ce tableau ?
Lucky Luke est le personnage néotestamentaire qui débarque au milieu de ces calamités. Quand on y pense, il est une figure christique : il accomplit des miracles (il tire plus vite que son ombre), il a fait vœu de pauvreté, il parle aux animaux comme saint François, il vit tout seul comme les pères du désert. Et puis évidemment, il rétablit la justice. Dans mon histoire, il chasse un nuage de sauterelles. Il est le messie malgré lui.
Dans ce nouvel album, vous évoquez aussi l'extermination des Indiens. Pourquoi traiter de ce sujet était-il important ?
Au bout de près de 80 ans, Lucky Luke n'avait toujours pas abordé la traite des Noirs et le génocide des Indiens et je trouvais ce silence assourdissant. Mais on ne pouvait pas tout mettre dans un seul album. On doit s'adresser aux enfants aussi bien qu'aux adultes, et conserver cette légèreté, cet humour, cette bonhomie franco-belge propre à Lucky Luke. La première fois où j'ai vraiment affronté une de ces problématiques, c'était dans l'album sur l'esclavage, Un cow-boy dans le coton. Et dans ce nouvel album, je parle des Pawnees. Pendant longtemps, dans Lucky Luke, les Indiens se ressemblaient tous. Ils étaient tous Sioux, où que se déroulât l'histoire. Là, à travers des détails - j'ai fait des recherches sur le vocabulaire des Pawnees, leur panthéon, leur manière de chasser, de se loger, de cuisiner… -, j'essaie de leur rendre justice dans leur spécificité. Et j'évoque comment, par les moyens les plus vils, par un empoisonnement bactériologique sciemment orchestré, ils ont été exterminés.
Comment parvenir à faire rire avec de tels sujets ?
Chaque fois, c'est un défi d'être juste par rapport à la thématique, de ne pas esquiver la question, mais de la traiter avec un bon équilibre, avec une bonne optique. C'est très difficile. C'est vraiment de l'orfèvrerie. J'essaye des trucs, j'en jette d'autres et je sens tout de suite quand ça ne fonctionne pas. J'y passe beaucoup de temps, avec la conscience aiguisée que mon sujet n'est pas anodin. Dans Saint Lucky Luke, j'aborde le sujet de l'extermination des Indiens frontalement, sans pour autant que ça casse l'ambiance et le rythme. Il y a un petit côté chansonnier rigolo qui permet de faire passer la pilule même si elle est drôlement amère. Lucky Luke, c'est un Stradivarius de la BD, une série qui a fait ses preuves, qui était là avant moi et qui sera là après moi. Il faut donc savoir en jouer le plus justement possible.
Vous considérez-vous comme un auteur engagé ?
Je viens du dessin de presse, donc l'actualité et le commentaire de l'actualité ont été ma première école et ma matière première. Le fait politique me passionne. Il y a une noblesse, une joie, une énergie de vie dans le fait de s'intéresser à la politique. Quand je fais Silex and the City ou 50 nuances de Grecs, je parle de la Préhistoire, des mythes fondateurs de la Grèce ancienne, mais c'est évidemment pour mieux tendre un miroir à notre époque. C'est dialectique, une navette entre aujourd'hui et jadis. C'est aussi valable pour Lucky Luke. Mais je ne suis pas engagé dans le sens où j'aurais un message particulier à passer ou une thématique politique à imposer.
Comment arrivez-vous à gérer simultanément tous vos projets, Lucky Luke, Silex and the City, 50 nuances de Grecs, Picsou, etc. ?
Je suis vraiment dans une économie binaire : les années paires, c'est Lucky Luke ; les années impaires, c'est Picsou. Pour Lucky Luke, je donne à Achdé le scénario entier jusqu'à la dernière page, avec des storyboards, des bulles, etc. Pour Picsou, avec Kéramidas, je rends des pages storyboardées par groupe de cinq. J'écris au fil de la plume, parce que ça n'implique pas de recherche historique. Il y a un peu plus de fantaisie, on peut mettre des extraterrestres, des bodybuilders, des dinosaures… À Lucky Luke je réserve plus de rigueur et à Picsou plus de délire. Et puis j'ai mes séries personnelles. Quand je bosse avec Aïtor Alfonso, pour La faim de l'histoire, ou avec Charles Pépin, avec qui j'ai un nouveau projet, c'est un vrai ping-pong, un travail différent de quand je suis juste scénariste avec un dessinateur.
Dans Lucky Luke, les Indiens et les Chinois ont toujours parlé dans une espèce de sabir, et le nouvel album ne fait pas exception. Comment gère-t-on ces codes-là aujourd'hui ?
Bien souvent, on met ça en abîme. Dans l'album précédent par exemple, il y avait un Indien qui s'exprimait très bien, qui expliquait à Lucky Luke comment fonctionnait la modernité. Ce n'était pas du tout le topos classique de l'Indien un peu retardé et du cowboy qui aurait la civilisation. Dans l'ensemble, aujourd'hui, les Indiens de Lucky Luke parlent beaucoup moins en sabir qu'avant. Quelquefois, c'est pour donner un léger accent couleur locale, car rendre des accents dans une bulle, c'est toujours très difficile. En fait, c'est une convention théâtrale, mais on n'en abuse pas, car il nous paraît plus important d'essayer de rendre justice à ce que c'est qu'être indien. On modernise Lucky Luke de ce point de vue-là, petit à petit, avec des personnages noirs et indiens plus réalistes, plus justes. Les Chinois, ce sera une prochaine étape.
Est-ce qu'il vous arrive de vous autocensurer en pensant que ce que vous venez d'écrire pourrait donner lieu à une polémique ?
Je m'autocensure quand je trouve un truc marrant mais que je me rends compte que je n'aurai pas d'argument pour le défendre si ça devait poser problème à quelqu'un. En revanche, même en terrain mouvant, tant que je sais pourquoi je le fais, tant que je peux expliquer, que j'ai des arguments, je garde.
Qu'est-ce qui est le plus difficile quand on écrit une comédie tout public ?
Être compréhensible par tout le monde. Il ne faut pas faire un humour de niche avec des private jokes. Les blagues et les références, même les plus exigeantes, ne doivent pas freiner la lecture ni apparaître comme des bizarreries même si elles ne sont pas comprises. Ne jamais laisser personne au bord de la route, c'est ça que je trouve difficile, et auquel je suis attentif. Il ne faut pas que ce soit excluant ou surplombant. Lucky Luke, c'est de la littérature populaire, et il faut que ça le reste.
Les aventures de Lucky Luke d'après Morris, vol. 12. Saint Lucky Luke
Lucky Comics
Tirage : 350 000 ex.
Prix : 12,95 € ; 48 p.
ISBN : 9782889880003

