Entretien

Klaus Jöken : "j’ai environ deux mois et demi pour réaliser la traduction" d'Astérix

Klaus Jöken au siège d'Hachette à Vanves le 11 octobre 2021 - Photo THOMAS FAIDHERBE / LH

Klaus Jöken : "j’ai environ deux mois et demi pour réaliser la traduction" d'Astérix

Klaus Jöken traduit en allemand les albums d'Astérix. L'Allemagne est le deuxième marché pour la série BD des éditions Albert-René, qui sort le 21 octobre le 39e album du héros moustachu en 17 traduction. Le traducteur germanophone revient sur son travail de traducteur, ses difficultés, et son rythme effréné pour aboutir à une version la plus fidèle possible à l'esprit gaulois.

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Par Vincy Thomas, Thomas Faidherbe,
Créé le 20.10.2021 à 17h50,
Mis à jour le 20.10.2021 à 18h00

Il ne manque pas d'autodérision, ni de vitalité. Installé en France, Klaus Jöken a une immense responsabilité : traduire Astérix en allemand en un temps record. Rencontre dans l'ombre d'un griffon au siège d’Hachette Livre, à Vanves, pour évoquer avec lui sa méthode de travail, la relation textuelle avec la planche originale et les nombreuses modifications qu'il doit apporter pour que les lecteurs germanophones comprennent l'humour gaulois.

En 2020, plus de 760000 albums ont été vendus en Allemand et dans une vingtaine de dialectes régionaux du pays. Astérix et le Griffon, sera tiré outre-Rhin à 1,8 million d'exemplaires. Comment expliquez-vous ce succès? 

Je crois que les Français partent du principe qu'Astérix est un Gaulois. Moi, je trouve que non. Uderzo d’abord est italien de souche. Goscinny est originaire d'Europe de l'Est et a grandi en Argentine. Il a même commencé sa carrière aux USA. Tous les deux ont un humour et un esprit international, qui passe vraiment partout. Leurs textes sont vraiment adaptés partout. La création de l’Europe coïncide avec la naissance d'Astérix. Et la série met en scène la rencontre entre les peuples. A l’époque, les frontières s’ouvraient. Les gens commençaient à voyager. Vous savez j’ai 63 ans. Quand j’étais petit, je vivais proche de la frontière hollandaise. Il fallait un visa pour passer les frontières. L'Europe tel qu’on la connaît aujourd’hui s’est créée avec Astérix.

Astérix chez les Goths joue sur tous les stéréotypes : les Allemands n’ont pas trouvé l’album trop caricatural ?

Ça peut surprendre les français, mais les Allemands trouvent cet album vraiment très drôle. Cette BD montre comment Uderzo et Goscinny étaient dans le temps et dans l’esprit du temps. À la fin des années 1960, on se posait des questions sur le nazisme et tout ce militarisme. Toute la jeunesse se posait des questions. “qu’est ce que vous avez fait ?”. Finalement Astérix, a cet époque était dans l'esprit des allemands. La BD se moquait des Goths, avec leur casques pointus. Et c'est ce que souhaitaient les allemands qui voulaient évacuer ce passé...

Combien de temps prenez-vous pour traduire un album ?

En général, en tant que traducteur nous devons respecter des délais. C’est assez court, car nous devons travailler en parallèle de l'édition française. En effet, l’édition allemande sort le même jour que la française. En prenant tout en compte, j’ai environ deux mois et demi pour réaliser la traduction. Je reçois l’album qui n’est pas encore fini au printemps, en français. L’album est encore au stade des gribouillages. En travaillant 40 heures par semaine, il faudrait 4 à 6 mois. Là, étant donné que j’ai deux mois à deux mois et demi et je ne fais plus rien d'autre. Il faut savoir que cela peut prendre du temps. Par exemple, dans Astérix chez les Pictes, j’ai mis trois heures à traduire une phrase. Il faut parfois transformer le sens pour que la musicalité reste et que la lecture reste aussi fluide qu'en français.

Quand vous travaillez sur une œuvre aussi protégée qu’Astérix , devez-vous garder le projet le plus secrètement possible ?

En effet, je dispose d'un accord de confidentialité. Je ne peux en parler à personne d’autre que moi. Le secret est si bien gardé, que je n’ai pas droit de sortir un bout de papier de mon bureau.

Cette difficulté n’est pas trop compliqué à gérer au quotidien ?

Je dois m’enfermer dans mon bureau et n’avoir que les yeux sur mon travail. Souvent, je travaille toute la nuit. Heureusement ma famille est compréhensive.
 
Photo THOMAS FAIDHERBE / LH


Quelles sont les difficultés rencontrées pour la traduction ?
 
Vous savez quand on fait de la BD, nous avons déjà des contraintes supplémentaires. Par exemple, le texte doit tenir dans les bulles, qui sont déjà dessinées. Le dessin est sacré, nous ne pouvons en rien le modifier. En connaissant l’allemand, vous savez que les mots germaniques sont beaucoup plus longs que les mots français. En général, on devrait avoir 15% d'espace supplémentaire pour caser le texte. Mais face à cette contrainte graphique, nous devons malgré tout le faire rentrer le texte dans les bulles. Par exemple, avec le personnage “Cékankondine”. On ne peut pas le traduire mot à mot. On peut mais après ça n'a plus de sens. Ce nom qui finit par “ine”, quand on le traduit on doit trouver un nom dans le même esprit. En allemand, ça se traduit “Terrine”parce que c’est dans le même rapport à la nourriture et ça termine de la même manière.

Quand il y a des références trop françaises, qu’en faites-vous ?

Nous devons germaniser le texte. Par exemple, chez les Pictes, il y avait une caricature de Johnny Hallyday. En Allemagne, le chanteur n’est pas connu. Donc il fallait trouver une autre figure musicale équivalente. J’ai donc adapté le personnage à l’Allemagne, avec un chanteur populaire depuis près de 40 ans.

Quels sont les autres changements entre le français et l'allemand ?

Les noms latins des romains vont se terminer avec “us”. Il faut donc arriver à trouver des noms se rapprochant de l’original. Je dois en général créer des noms. "Jolicursus", Vénator qui combat des animaux, se nomme "Ausli Mause", c'est-à-dire “Fini les souris”. Ce nom fonctionne bien en allemand, car il se termine par us. Pour le personnage, qui ressemble à Houellebecq, le géographe Terrinconus, il est renommé Globulus en allemand, car Globus veut dire le globe terrestre et Globulus, ce sont les graines d’homéopathies. D’un côté, ça fait référence le globe terrestre du géographe et de l’autre l'homéopathie. Mais, quand c’est possible, il faut respecter l'œuvre originale. Dans les dialogues entre les personnages, je n'enlève pas le latin. Par contre pour les mots français, je n’en garde aucun. Car il faut que le lecteur allemand puisse lire l'album comme si c'était une histoire allemande.

Comment se déroule le processus de validation ?

Après avoir terminé́ la traduction, je file à Berlin. Mon travail est revu en Allemagne. Après, grâce à l’aide de trois rédacteurs, on se penche sur mon travail. On vérifie etcorrige chaque mot. Pour bien comprendre le texte et vérifier la qualité du texte, il m’arrive de le lire à haute voix. Après nous partons pour Paris, où un audit est réalisé. Ensuite, le texte est de nouveau traduit en français. Cette étape est importante, car elle nous permet de demander à Jean-Yves Ferri, s’il est d'accord avec les changements. Parfois, il est arrivé qu’il demande de légères modifications textuelles. Sur ce point, je dois encore plus me creuser la tête car il est primordial de respecter l’auteur.
 
Comment êtes-vous arrivé-là ?

Je me suis installé́ en France, car j’ai fait la connaissance d'une française. Je me suis dit “qu’est-ce que je vais faire”. J’ai eu l’idée de devenir traducteur, car on peut exercer ce métier partout. Comme je n’avais pas fait d’études de français, je me suis dit que je ne comptais pas demander directement Marcel Proust. J’ai contacté des petites maisons d'édition de BD. Elles m’ont donné́ beaucoup de travail. Avec Egmont Ehapa Verlag, j’ai d'abord fait la série de Lucky Luke. Pour eux, j’avais également réalisé́ la traduction de livres sur les films adaptés d’Uderzo et Goscinny. J’ai aussi traduit leurs œuvres de jeunesse, comme Benjamin et Benjamine, Luc Junior. Après le départ à la retraite de la traductrice allemande, une place était libre pour Astérix. Il fallait bien trouver un successeur. Nous étions cinq en lice et avons été́ testé avec une page de traduction à réaliser.

Avec quel personnage de la série Astérix, vous vous identifiez le plus ?

J’ai toujours été lié à Troubadix, ou plus communément appelé en France ,Assurancetourix. Car, cet artiste du village ne s’arrête jamais et ne se décourage pour aucune raison.
 
Quel est votre album préféré ?

Pour moi, c’est Astérix et l'Odyssée, car j’ai fait des études d’histoire. La rencontre avec les peuples d’antiquité m’intéressait énormément. Après naturellement, j’apprécie aussi Obélix et compagnie, qui place Obélix au centre du récit. J'ai eu la chance de traduire Goscinny. C’est ça qui fait la différence pour pouvoir travailler avec Jean-Yves (Ferri).
 

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