La colère des bibliothèques américaines contre MacMillan | Livres Hebdo

Par Véronique Heurtematte, le 07.11.2019 à 17h01 (mis à jour le 07.11.2019 à 18h00) états-Unis

La colère des bibliothèques américaines contre MacMillan

Bibliothèque de Columbus, Ohio

La décision du géant de l’édition américaine de limiter l’achat de livres numériques à un seul exemplaire par réseau de bibliothèques pour les nouveaux titres au cours des huit premières semaines suivant leur parution soulève la colère des bibliothécaires qui ont entamé un boycott de l’éditeur.
 

L’éditeur américain MacMillan a décidé de limiter l’accès de ses ebooks aux bibliothèques. Depuis le 1er novembre 2019, les bibliothèques et réseaux de bibliothèques, quel que soit leur taille, ne peuvent plus acheter qu’un seul exemplaire au format numérique des nouveautés pendant les huit premières semaines suivant leur parution.
 
Cette décision, prise cet été, est une réponse à "la crainte grandissante que les prêts en bibliothèques cannibalisent les ventes", expliquait John Sargent, P-DG de MacMillan dans un courrier adressé en juillet dernier aux auteurs du groupe.
 
"Historiquement, nous avons été en mesure de maintenir l’équilibre entre l’importance des bibliothèques et la valeur de votre travail, poursuivait le P-DG dans ce même courrier. L’actuel système de prêt numérique ne le permet pas. Nous croyons que les nouvelles modalités sont un pas vers le rétablissement de cet équilibre". John Sargent y précise que les bibliothèques peuvent continuer à commander autant d’exemplaires imprimés qu’elles le souhaitent.
 
Une décision anti-démocratique

L’American Library Association (ALA) a lancé en réponse une pétition qui a recueilli plus de 160000 signatures, tandis que plusieurs bibliothèques, parmi lesquelles, selon le site The Digital Reader, la Bibliothèque métropolitaine de Columbus, ou encore la Bibliothèque publique de Nashville.
 
"En limitant le nombre de copies que les bibliothèques peuvent acheter, MacMillan autorise seulement une certaine partie de notre société à accéder aux contenus numériques en temps voulu, ceux qui peuvent payer pour cela, a déclaré Patrick Losinski, directeur de la Bibliothèque de Columbus. Et ceci est inacceptable dans une société démocratique".
 
L’American Library Association a publié le 15 octobre dernier un rapport sur le marché des livres numériques et les bibliothèques. L’enquête indique qu’aux Etats-Unis, les cinq plus gros éditeurs (Hachette Book Group, HarperCollins, MacMillan, Penguin Random House et Simon & Schuster) contrôlent plus de 80 % du marché du livre.

Prix abusif
 
Le document dénonce le prix abusif concédé aux bibliothèques en donnant l’exemple de The Codebreakers de David Kahn, publié par Simon & Schuster, vendu 59,99 dollars au grand public et 239,99 dollars aux bibliothèques pour une seule copie, empruntable par une seule personne à la fois, et valable deux ans.
 
"Refuser ou différer l’accès des nouveaux contenus aux bibliothèques est clairement une défaillance du marché, estiment les auteurs. Cela empêche également les bibliothèques d’accomplir leur mission de démocratisation en offrant un accès égal à l’information à tous les citoyens américains".
 
John Sargent a publié une lettre ouverte aux bibliothécaires dans laquelle il présente ses excuses pour ne pas leur avoir écrit directement afin d'annoncer les nouveaux termes commerciaux. Il affirme avoir discuter de ces nouvelles modalités avec plus de 35 réseaux de bibliothèques. Il souligne avoir accordé l’accès perpétuel au premier exemplaire numérique acheté par les bibliothèques afin de répondre à une de leurs demandes.

Un écosystème menacé?
 
Il détaille les raisons de ce changement de modèle commercial. "Nous croyons que le développement rapide de la lecture de livres numériques empruntés diminue la valeur économique perçue d’un ebook, plaide le P-DG. Je sais que vous nous payez pour ces ebooks, mais les lecteurs, eux, y accèdent gratuitement. Dans le monde pré-numérique, la lecture gratuite offerte par les bibliothèques faisait partie du modèle économique. A cette époque, emprunter un livre nécessitait de le transporter, de le ramener et de payer des amendes en cas de retard. Dans le monde digital actuel, ces frictions n’existent plus. Alors que les outils numériques se développent et que les bibliothèques étendent leur offre à l’échelle de leur Etat, voire à l’échelle nationale, il est de plus en plus facile d’emprunter un livre plutôt que de l’acheter. […] Cela cause un problème dans l’écosystème de l’édition. Nous essayons de trouver une solution. Nous pouvons agir sur deux variables, le prix et la disponibilité".
 
A la demande des bibliothécaires, selon John Sargent, MacMillan a préféré ne pas toucher au prix et jouer sur la disponibilité. "Vos usagers seraient heureux s’ils pouvaient avoir tous les livres qu’ils souhaitent instantanément, mais cela affaiblirait considérablement les auteurs, les éditeurs et les vendeurs. Nous essayons d’équilibrer les besoins du système dans un monde nouveau et complexe".
 
Le P-DG conclut en réaffirmant être conscient du rôle des bibliothèques dans "la découverte, l’éducation et la formation de nouveaux lecteurs".
 
 
 
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