« Face à une coquille, il n'y a pas mort d'homme », voilà ce qu'a répondu l'éditeur Éric Hazan, ancien chirurgien pédiatrique, à un stagiaire fébrile qui venait de commettre et d'avouer sa première bourde éditoriale. Vingt ans plus tard, l'ancien stagiaire n'a pas oublié les insomnies qui ont précédé et suivi cet aveu, au point de ne vouloir révéler ni son nom ni le contexte précis de cette anecdote.
Aussi ancienne que l'édition, la petite faute baladeuse a survécu au plomb typographique comme à la correction automatique. Quel que soit le support, elle se faufile entre les lignes, rebondit d'une marge à l'autre sans que personne ne puisse l'attraper, parfois jusqu'à plusieurs semaines après le « BAT » (Bon à tirer). Enquête sur ces catastrophes minuscules aux conséquences parfois très lourdes.
Mars 2026, un amphithéâtre plein à craquer du Comité olympique français, à Paris. Près de 300 influenceurs, influenceuses, journalistes et sportifs célèbrent la sortie très attendue de la série Heated Rivalry sur HBO Max. Les éditions Chatterley saisissent cette occasion pour promouvoir la parution imminente de la romance à succès, signée par l'autrice canadienne Rachel Reid, dans sa version française, en distribuant des exemplaires factices du livre et des tote bags ornés de la couverture. L'opération est un carton. L'enthousiasme, total. Personne ne relève l'intruse qui s'est immiscée, en lettres majuscules, sur chaque volume glissé dans les sacs.
Deborah Dupont-Daguet, propriétaire de la Librairie Gourmande à Paris.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Mal au dos
Ce n'est qu'après l'impression de 65 000 exemplaires et l'envoi d'une centaine d'entre eux aux créateurs de contenu que la coquille est signalée par les premiers lecteurs et lectrices. Le titre Heated Rivalry, imprimé sur le dos de l'ouvrage, comporte deux « t » au lieu d'un. Sur le papier, cela n'a l'air de rien. Mais le grain de sable enraye rapidement la machine et prend une ampleur considérable. « C'était le plus gros tirage de l'histoire de la maison », précise Julie Cartier, directrice des éditions Chatterley.
« On a été au moins cinq à vérifier cette couverture : l'éditrice, la correctrice, le graphiste, moi-même pendant plusieurs mois… Personne n'a rien vu ! » Julie Cartier doit réagir très vite : « J'ai décidé de pilonner l'intégralité du stock, de tout réimprimer et d'assumer notre erreur auprès du public. » Sur les réseaux sociaux, l'annonce déclenche de vives critiques, notamment sur l'impact écologique d'un tel gâchis. « J'ai tenté de rassurer les lecteurs et lectrices, en leur expliquant que les livres seraient transformés en pâte à papier et recyclés ». Mais sous les latitudes de TikTok, le vent ne tourne pas si vite.
Il faudra attendre 11 jours - le temps de caler la nouvelle parution - pour que la colère laisse place à une forme d'amusement. « Du jour au lendemain, on a vu des internautes poster la couverture fautive sur leurs réseaux en se félicitant de posséder un exemplaire collector. C'est à partir de ce moment-là qu'on a commencé à se détendre », se souvient Julie Cartier. Avant cela, déjà au beau milieu de la tempête, la directrice note un mouvement de solidarité réconfortant de la part de ses confrères et consœurs. « J'ai été contactée par des tas d'éditeurs et éditrices qui ont partagé leurs propres anecdotes. »
C'est que dans la boîte noire de l'édition, les esprits regorgent de coquilles inoubliables. Que désigne le terme « coquille » et que révèle ce drôle de petit mot sur les grands rouages historiques de la machine éditoriale ? D'après le lexicographe Alain Rey, l'origine de la coquille au sens de « faute d'imprimerie » remonte à 1723, sous la plume de Martin-Dominique Fertel dans son traité sur La science pratique de l'imprimerie.
Les hypothèses étymologiques sont nombreuses : certains y voient une référence à l'ancienne locution « vendre ses coquilles » qui signifie tromper en vendant des choses sans valeur, d'autres y associent les fausses coquilles Saint-Jacques colportées par de prétendus pèlerins, d'autres encore y voient une allusion à la forme de certaines lettres de plomb retournées lors de la distribution. Aucune de ces explications n'est de source certaine, mais le terme est resté pour désigner une erreur humaine laissée dans un texte.
Défaire recette
Pour certains libraires, le soin apporté aux textes est un vieux souvenir qui a cédé face à la logique de rendement. Déborah Dupont-Daguet, propriétaire de la Librairie Gourmande à Paris, tire la sonnette d'alarme : « Je trouve de plus en plus de coquilles dans les livres que je reçois. On demande aux équipes de produire davantage avec moins de personnes et moins de temps. » Ce manque de vigilance se révèle flagrant, selon elle, au rayon cuisine, où l'adéquation entre texte et image est essentielle.
Certaines recettes deviennent impossibles à réaliser à cause d'une simple erreur de saisie. « Dans un livre récent de pâtisseries, la recette de la pâte à choux comporte un zéro de trop : 160 cl de lait au lieu de 16 cl ! Encore plus sidérant : dans un best-seller de cuisine proche-orientale, le traducteur n'était visiblement pas gourmet et a transformé le "topinambour" en "artichaut de Jérusalem" et la courge butternut en "courge doubeurre" , par simple calque de l'anglais. Et dans un autre ouvrage que je viens de recevoir, l'addition des poids d'une recette de mendiants chocolatés s'élève à 300 grammes, alors que le texte final promet d'obtenir un kilo de confiseries : la multiplication des pains et des poissons, ça marche dans la Bible, pas dans un livre de cuisine ! » Pour conclure, la libraire rappelle que c'est elle qui se retrouve en contact direct avec les clients mécontents, regrettant que certains éditeurs, déjà tournés vers la nouveauté suivante, se montrent hermétiques à ses signalements.
Julie Cartier, directrice générale adjointe chez Univers Poche - Editis.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pourtant, derrière cette désinvolture apparente, la coquille reste le cauchemar de tous les acteurs de la chaîne du livre. Ancien éditeur aujourd'hui chercheur dans le domaine de l'édition et de l'histoire du livre, Olivier Bessard-Banquy en sait quelque chose : « À mon échelle, j'ai passé des années à exercer le métier d'éditeur et à vivre dans la hantise des erreurs que j'aurais pu commettre. C'est un sujet qui ne m'amuse pas du tout. » Pour donner la mesure de cette angoisse, il s'appuie sur le cas d'école le plus traumatisant de la profession : « Le pire cauchemar s'est produit dans un dictionnaire d'usage courant, au début des années 1990. Sur la planche illustrée des champignons, l'amanite phalloïde, un poison mortel, est étiquetée comme comestible. »
Un loupé de mise en page aux conséquences potentiellement tragiques. « On a appris ce jour-là qu'on pouvait mourir à cause d'une coquille ! » Devant l'urgence vitale, la maison d'édition décide de rapatrier les stocks de tout le pays et mobilise des détenus dans les prisons pour coller manuellement des vignettes correctrices sur la page défectueuse. Un chemin de croix logistique qui, d'après Olivier Bessard-Banquy, a coûté plus d'un million de francs à la maison d'édition.
Loupés historiques
D'après ce chercheur, les annales de l'imprimerie sont truffées de loupés historiques, heureusement moins dramatiques : le Psautier de Mayence, paru en 1457, le tout premier livre portant une coquille célèbre par transposition (« spalmorum » au lieu de « psalmorum ») prouve que la perfection n'est pas de ce monde. Quelques décennies plus tard, l'imprimeur et lexicographe Robert Estienne aspire tout de même - comme tous ses confrères - à réaliser le seul livre sine menda (sans faute) et installe une pratique, parfois imitée par ses successeurs : afficher ses épreuves à la porte de son atelier, promettant cinq sols de récompense à quiconque lui signalerait une coquille. En 1631, l'édition d'une Bible se démarque par l'oubli de la négation dans les Commandements qui ordonnent au lecteur : « Tu commettras l'adultère. » Dans un autre ouvrage de piété paru place Saint-Sulpice, la lettre « m » perd une jambe, ce qui suffit à faire dégringoler son auréole : « l'âme » devient « l'âne contemplant son créateur ».
Plus récemment, Marie Eugène, alors assistante éditoriale débutante chez Stock, tombe aussi de sa chaise en découvrant qu'elle a commis une faute de frappe sur le cromalin de la jaquette de L'entreprise des Indes d'Erik Orsenna, modifiant la chronologie de l'un des événements cruciaux du livre. « Je connais encore le SMS envoyé par Erik Orsenna par cœur, 16 ans plus tard : "Marie, une amie, me signale une méchante coquille sur le rabat de la jaquette. Je prendrai la moitié du tirage à mes frais." J'ai ressenti un vide intérieur, comme si on me scindait le corps en deux ! » Jean-Marc Roberts, directeur de la maison, décide d'envoyer la jaquette défectueuse au pilon pour relancer en urgence l'impression de cette couverture amovible, avant que les quelque 80 000 volumes du tirage ne soient imprimés.
L'erreur est humaine
Même effroi pour Laurent Nunez, éditeur au Cerf en 2018 : lors de la parution de L'angle mort de Régis Debray, il signe par mégarde la citation de quatrième de couverture « R.B. » au lieu de « R.D. », un hommage involontaire à Roland Barthes qu'il était en train de relire au même moment. Le tirage entier finit au pilon. La coquille se fait blagueuse chez Librio, où Éloïse Offredi s'amuse encore d'un manuel d'orthographe, réédité en 2011, affichant un mémorable « Orthofraphe française » sur le dos de la couverture. De là à y chercher la trace d'un inconscient éditorial, il n'y a qu'un pas que l'éditeur Yves Pagès, codirecteur de Verticales, franchit avec hilarité.
Parmi ses souvenirs de lapsus freudiens les plus cocasses, figure un roman, paru en 2005 sous sa direction et intitulé « Alice la saucisse » - un titre qu'il n'appréciait que très modérément. « Une coquille s'est glissée dans le fichier de base, explique-t-il, et le titre courant est devenu "Alice la saussice". La faute n'avait été commise qu'une seule fois sur l'ordinateur, mais aucun d'entre nous ne l'avait repérée à la relecture, alors qu'on se la prenait dans la figure en haut de chaque page ! Je peux le dire aujourd'hui, avec 20 ans de recul, c'était hilarant. Je ne sais pas si c'est mon inconscient qui a œuvré dans l'ombre, mais ce livre a en tout cas été puni par là où il avait pêché. »
« Le perfectionnisme comme une forme de fascisme »
Faut-il alors traquer la bévue typographique jusqu'à la folie ? Parfois, la coquille s'avère providentielle, devenant un argument de valeur pour les bibliophiles : la première édition originale de Harry Potter and the Philosopher's Stone (parue en 1997), identifiable à la mention « Joanne Rowling » au lieu de « J.K. Rowling » sur sa page de copyright, s'est arrachée à prix d'or en raison de ses coquilles d'origine. Pour Yves Pagès, qui est aussi écrivain en parallèle de son métier d'éditeur, « il n'y a rien de plus ennuyeux au monde qu'un manuscrit sans coquille ».
Assumant sa propre dysorthographie, il considère « le perfectionnisme comme une forme de fascisme : la chose sans erreur n'est pas humaine ! » Au moment de préparer les fausses épreuves des livres qu'il édite, il commet immanquablement des fautes spectaculaires, notamment en écorchant le nom de ses auteurs et autrices. « C'est un calvaire pour les personnes de mon équipe qui passent derrière moi, mais avouez que c'est un formidable moyen d'éveiller la vigilance collective avant le grand jour de l'impression. » Astreint à se plier aux règles pendant ses heures de bureau, Yves Pagès retrouve, le soir, les vieux « papillons » d'erratum qu'il collectionne et affiche sur les murs de son appartement : de minces bandelettes de papier à cigarette glissées entre les pages des livres anciens pour signaler une correction de dernière minute. Un pied de nez de papier adressé aux algorithmes sans faille face auxquels la lettre de travers devient, parfois, un acte de résistance.


