Pendant près de deux décennies, la question du support (faut-il numériser le manuel scolaire ou préserver le papier ?) a structuré colloques, appels d'offres et lignes budgétaires des régions ou de l’État, financeurs soit d’un mode, soit de l’autre. En 2026, ce clivage a fait long feu.
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« On ne devrait plus se demander si le manuel doit être numérique ou papier, mais ce qu'on veut vraiment qu'il produise comme apprentissage », résume à Livres Hebdo un acteur de la chaîne du livre scolaire. Un changement de focale qui déplace le débat du terrain technologique vers celui, autrement plus disputé, du modèle économique et des usages réels.
L'échec des simples transpositions numériques
Le premier constat, partagé par plusieurs intervenants du colloque « La fabrique du manuel scolaire », organisé au printemps 2026 par la faculté d'éducation de l'Université de Montpellier, tient à l'échec des stratégies de numérisation « à l'identique ».
La Suède, longtemps citée en modèle de dématérialisation scolaire, opère un rétropédalage depuis 2024, qui devrait être abouti lors de la prochaine grande réforme annoncée pour 2028. Car après une quinzaine d’années d’investissements publics anarchiques dans les équipements, les enseignants comme les élèves suédois ont conclu que transformer un manuel papier en PDF feuilletable n'apporte aucune valeur pédagogique ajoutée.
« On a donné un ordinateur aux élèves, sans réfléchir à ce qu’on faisait et pour quelles raisons. La numérisation est devenue un objectif en soi, sans aucune vision d’ensemble », avait critiqué le professeur de neurosciences cognitives à l’Institut Karolinska à Stockholm, Torkel Klingberg au journal Le Monde.
La Corée du Sud, qui a investi plus d'un milliard de dollars dans une intelligence artificielle destinée à remplacer les manuels en 2025, a elle aussi fait machine arrière quatre mois plus tard, jugeant l'outil trop instable pour structurer un curriculum nationalement homogène.
Ces deux contre-exemples internationaux nourrissent un constat partagé côté français : la question n'est pas le support, mais l'ergonomie et la fonction du document. Le chercheur en psychologie cognitive André Tricot, qui suit ces problématiques depuis 30 ans, pointe un défaut structurel propre au manuel scolaire, quel que soit son format : « Le manuel scolaire s'adresse à un double lectorat contradictoire, les enseignants et les élèves. Une double page conçue pour satisfaire un professeur sera souvent trop chargée pour un élève ; simplifiée pour l'élève, elle paraîtra indigente au professeur. » Un dilemme éditorial qui préexiste au numérique et qu'aucun changement de support ne résout mécaniquement.
L'IA générative, nouvel arbitre des usages
Reste que l'intelligence artificielle générative rebat les cartes différemment. Pour André Tricot, elle constitue un formidable outil d'entraînement à l'écriture permettant un feedback immédiat, là où l'enseignant met parfois une semaine à corriger une copie, mais son apport reste « très faible » sur d'autres compétences disciplinaires.
Lors de la table ronde consacrée au manuel scolaire aujourd'hui et demain, un éditeur a toutefois apporté un contrepoint empirique : une expérimentation menée en sciences physiques a comparé un groupe travaillant sur une plateforme numérique enrichie et un groupe suivant un enseignement classique. Elle a montré une amélioration de huit points au post-test pour le premier groupe, ainsi qu'une diminution mesurable de l'appréhension de la matière.
De quoi nourrir l'argumentaire des éditeurs en faveur d'un numérique « augmenté », conçu comme complément et non comme substitut du papier.
Le vrai sujet : qui finance, qui choisit, qui produit la valeur
Car c'est bien là que se noue l'enjeu de marché. « Le sujet n'est plus l'outil, c'est le modèle économique », résume un responsable de diffusion-distribution. Le financement public (dotations régionales et étatiques) a été le moteur du développement du marché scolaire français. Le raidissement budgétaire actuel des collectivités interroge désormais sa pérennité, quel que soit le support choisi. Le papier reste onéreux à produire et à distribuer à grande échelle ; le numérique impose des coûts d'infrastructure, de plateforme et de maintenance qui ne sont pas moins élevés, contrairement à une idée reçue.
Cette question économique se double d'un enjeu politique, souligné à Montpellier : la mise à disposition gratuite de manuels par les collectivités relève d'un choix assumé, comparable à la gratuité des transports ou des musées. Un choix qui engage la collectivité dans la durée et qui suppose de clarifier ce que l'argent public doit financer : un objet, un service, ou un usage pédagogique démontré.
L'Allemagne offre à cet égard un contre-modèle instructif : marché scolaire aussi concentré qu'en France, mais où les éditeurs ont volontairement freiné le basculement numérique à grande échelle, jugeant le retour sur investissement pédagogique incertain. Un principe de précaution éditoriale que la France, engagée depuis plusieurs années dans une numérisation portée par la demande institutionnelle, n'a pas retenu de la même manière.
Le débat papier contre écran est donc bien clos. Celui qui s'ouvre, portant sur le financement, la preuve d'efficacité pédagogique, la répartition de la valeur entre éditeurs, plateformes et pouvoirs publics, s'annonce nettement plus structurant pour l'avenir du secteur.
