Le collectif des États Généreux, composé d'une partie des anciens auteurs Grasset, rejoints par d'autres écrivains, publie ce jeudi 10 septembre La Grande Évasion aux éditions Buchet-Chastel. Ils sont 80 à y réagir à la mise à l'écart d'Olivier Nora de la direction de Grasset, au printemps dernier. Le livre se présente comme « un ouvrage choral entre manifeste littéraire et acte de résistance ».
Un manifeste à 80 voix
Le nom du collectif, clin d'œil aux états généraux, dit l'ambition du projet. De Laure Adler à Carole Zalberg, en passant par Virginie Despentes, Frédéric Beigbeder, Hervé Le Tellier, Lola Lafon, Anne Berest, Bernard-Henri Lévy ou Vanessa Springora, le livre rassemble des écrivains, des illustrateurs et des intellectuels. Selon l'éditeur, il « jongle entre l'intime et le pluriel, le mot et le dessin », de la cuisine d'un appartement jusqu'aux dorures du Sénat.
Plusieurs textes insistent sur la dimension collective de l'entreprise. « Une chrysalide collective s'est formée à partir d'individualités que tout semblait séparer », écrit la romancière Félicité Herzog, avant de préciser : « Des écrivains de générations, de sensibilités et d'esthétiques différentes se sont unis pour défendre un métier consistant à introduire de la complexité là où l'on voudrait imposer des certitudes. Ils savent que les êtres ne se réduisent jamais à des catégories. »
Anne Berest, autrice de La Carte postale, prolonge : « J'ai pensé : nous fabriquons notre livre à plusieurs, dans le secret d'une ruche où chacune connaît sa tâche sans perdre de vue les autres, apporte sa part infime et essentielle, soutient, accorde son mouvement à celui du groupe. De cette intelligence collective, de cette multitude de gestes minuscules naîtra une œuvre commune. Et cette pensée était si agréable qu'elle pénétrait toutes les parties de mon corps. »
Retour sur l'affaire Nora
Le livre prolonge la mobilisation née au printemps dans l'édition française. Le 14 avril, le groupe Hachette Livre confirmait le départ d'Olivier Nora, à la tête de Grasset depuis 2000, remplacé par Jean-Christophe Thiery, P-DG de Louis Hachette Group.
Après les auteurs de Grasset, 249 éditeurs signaient une tribune dans Le Monde pour dénoncer une atteinte à la diversité éditoriale. En août, Olivier Nora lançait sa propre maison, Olivier Nora Éditions, structure indépendante adossée au groupe Editis, dont les deux premiers titres, signés Bernard-Henri Lévy et Delphine Horvilleur, paraissent dès octobre.
« Opposer une résistance à partir de nos livres »
Face à cette séquence, plusieurs auteurs prennent directement la parole dans le livre. « Dans une situation de prédation, la critique de ceux qui sont attaqués est toujours une légitimation de ceux qui attaquent », écrit Virginie Despentes, publiée par Grasset, avant de poursuivre : « Ce que nous essayons de faire – et comme à chaque fois qu'on essaye de faire quelque chose, on le fait avec le risque de se planter plus ou moins pathétiquement – c'est opposer une résistance, à partir de nos livres. Nous voulons récupérer nos droits sur nos romans parce qu'on pense à nos gueules, oui, mais aussi parce qu'on pense qu'ils constituent, mis côte à côte, une forêt de pyramides de papier – et que ces pyramides valent la peine d'être sauvées du vandalisme. »
Le ton personnel domine chez Frédéric Beigbeder, autre auteur de la maison. « Mon dernier livre est bien placé dans les Relay. Et je l'ai même dédicacé la semaine dernière à L'Écume des Pages. Oui je l'avoue : je suis prisonnier de Vincent Bolloré », lance-t-il, avant cet aveu : « Je suis plus souvent invité sur Europe 1 que sur France Inter. J'ai tout à perdre en venant ici ! Mais que voulez-vous, je veux défendre Grasset, la maison à qui je dois tout, cette bande de fous de plus en plus romanesque, dans leur soupente labyrinthique de la rue des Saint-Père (…). Nous sommes tous ici par amour pour cette grande maison. »
L'essayiste Bernard-Henri Lévy referme le chapitre sur le sort des auteurs. « Il y a là des autrices et des auteurs qui n'auront pas de difficulté à retrouver un éditeur », écrit-il. « D'autres qui, comme moi, ont un livre prévu à l'automne et cherchent une issue au piège qui s'est refermé sur eux. Et puis il y a les autres, les plus nombreux, qui n'ont aucune certitude, aucune garantie, aucun plan B : ils ignorent où ils publieront et, pourtant, ils prennent tous les risques, se jettent à l'eau, brûlent leurs vaisseaux… »
La Grande Évasion paraît, elle, hors du groupe Hachette, chez Buchet-Chastel, label du groupe franco-suisse Libella dirigé par Vera Michalski, elle-même signataire au printemps de la tribune de soutien à l'éditeur. « Entre "livre" et "libre", il y a une seule lettre de différence », résume la maison. Au-delà du soutien à Olivier Nora, le collectif dit vouloir rééquilibrer les relations entre auteurs et éditeurs.
