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Le grand mercato de l'édition

Le mercato de l'édition - Photo OLIVIER DION

Le grand mercato de l'édition

En moins d'un an, un nombre record de nominations a redistribué les cartes de l'édition de littérature. A la faveur de ce jeu de chaises musicales émerge un nouveau profil de patron, jeune, polyvalent, avec une vision aiguisée du marché.

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Par Marine Durand
Créé le 14.06.2019 à 15h33

Si la question de savoir qui allait s'asseoir sur le Trône de fer a occupé une bonne partie de la planète ce printemps, un tout autre jeu de chaises musicales, pas moins passionnant, se pratique dans l'édition depuis bientôt un an avec une intensité particulière. Fruit de longues consultations, le recrutement du P-DG de Flammarion, Gilles Haéri, par Francis Esménard en juillet 2018 pour lui succéder comme P-DG d'Albin Michel a entraîné une cascade inédite de départs et d'arrivées à la tête des maisons de littérature. Guillaume Dervieux, vice-président du directoire d'Albin Michel, longtemps pressenti pour succéder à Francis Esménard, n'a pas tardé à annoncer son départ du groupe dans lequel il évoluait depuis 2007, avant d'être propulsé à la vice-présidence du groupe Libella suite au départ de Michel Boutinard-Rouelle. Après quatre ans au Livre de poche, Véronique Cardi, elle aussi approchée pour prendre les rênes de la maison de la rue Huyghens, était nommée présidente de JC Lattès à la mi-janvier, d'où partent deux acteurs historiques de la maison, Laurent Laffont et Karina Hocine.

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Transferts en série

Le directeur général et la directrice générale adjointe de cette filiale d'Hachette Livre n'ont pas tardé à rebondir, le premier rejoignant chez Libella Guillaume Dervieux, en tant qu'éditeur et conseiller de la présidente, Vera Michalski, la seconde trouvant sa place auprès d'Antoine Gallimard à un nouveau poste de secrétaire général éditeur chez Gallimard, assez proche de celui de directrice éditoriale qu'avait occupé pendant dix ans Teresa Cremisi avant de partir prendre la présidence de Flammarion.

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Tandis que Sophie Charnavel, numéro deux de Fayard depuis 2014, prenait ses fonctions de directrice déléguée de Plon et des Presses de la Renaissance le 1er septembre, un autre cycle de renouvellement avait cours dans le poche. Fin novembre, Adrien Bosc, déjà directeur général adjoint de l'édition au Seuil, a élargi son périmètre en prenant la direction de Points, en remplacement de Thierry Diaz, parti s'occuper de la direction commerciale d'Hachette Illustré. La cohabitation avec la directrice éditoriale de Points, Alice Monéger, aura été de courte durée puisque, au sein du même groupe Média-Participations, cette dernière rejoindra Dargaud le 1er juillet pour y inaugurer un label de romans policiers.

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Un peu plus d'un an après son départ de Payot & Rivages, Hélène Fiamma, qui avait démarré sa carrière chez Flammarion, a succédé en mars à Jocelyn Rigault comme directrice de sa filiale J'ai lu. A la même période, chez Univers Poche, Charlotte Lefèvre montait à la direction éditoriale de Pocket, à la place de Carine Fannius qui, tout en conservant la main sur 10/18, est partie remplacer chez Sonatine Anne-France Hubau. Cette dernière, également directrice du Cherche Midi depuis 2017, a pris en décembre le poste de directrice générale de Delcourt, où elle a notamment recruté Sandrine Thévenet, venue de Liana Levi, pour développer la fiction française. Anne-France Hubau a remplacé chez Delcourt Patrice Margotin, qui occupait le poste jusqu'en octobre mais est retourné à cette date chez Madrigall, où il a été directeur marketing de Gallimard dès 1998, comme vice-PDG de Flammarion, aux côtés de la directrice du département littérature Anna Pavlowitch, promue présidente trois mois après le départ de Gilles Haéri.

Boucle bouclée ? Presque. Restait à Hachette Livre la tâche de combler le vide laissé par Véronique Cardi à la direction du Livre de poche. C'est chose faite depuis l'arrivée en mai à ce poste de Béatrice Duval, elle-même remplacée chez Denoël, où elle était directrice-gérante depuis 2011, par un duo composé de Dorothée Cunéo, venue de Robert Laffont, à la direction, et de Frédéric Schwamberger, nommé gérant-mandataire social tout en restant directeur de Futuropolis, une autre filiale de Madrigall.

Une concurrence accrue

Si les changements de poste n'ont rien de nouveau dans l'édition, ce mercato, qui s'est accéléré cet hiver, se révèle inédit par son ampleur. Et il n'est pas encore achevé : un poste de directrice éditoriale reste notamment à pourvoir chez Fayard, le nom du remplaçant de Dorothée Cunéo chez Robert Laffont n'a pas encore été confirmé, et le milieu attend encore de connaître l'identité de l'éditrice « à la forte personnalité » pressentie à la direction éditoriale de Christian Bourgois éditeur, d'où la P-DG, Dominique Bourgois, a été écartée par le nouvel actionnaire, le fonds d'investissement de la famille Mitterrand, dirigé par Olivier Mitterrand. « Il y a une logique de marché, et une concurrence croissante qui met sous tension les éditeurs. La pression est forte, je l'ai vu sur les recrutements que j'ai pu mener », observe Laurence Mathieu, consultante associée au sein du cabinet Axiales, qui pointe l'arrivée de nouveaux acteurs comme HarperCollins.

Sur la quinzaine de recrutements d'importance recensés depuis onze mois, pas un seul ne s'aventure au-delà des frontières du milieu, ni n'ose faire appel à un profil atypique. Parce que le risque serait trop grand, dans un contexte où il est toujours plus difficile de vendre des livres ? « Parce que c'est un métier d'intention, de conviction, et qu'il ne serait pas envisageable d'aller chercher un candidat dans le secteur automobile. Il faut porter ça en soi », répond la présidente de Place des éditeurs, Sofia Bengana, elle-même venue de la presse. Directeur des ressources humaines du groupe Albin Michel, Guy Delfourd plaiderait bien pour une ouverture des recrutements à des « gens qui viennent d'ailleurs. Mais, admet-il, lorsqu'on recherche quelqu'un qui aura une responsabilité éditoriale forte, je comprends la nécessité de miser sur un profil qui connaît l'édition. » Sans compter la question de la légitimité managériale face à des équipes souvent en poste depuis longtemps, et attachées à leur maison.

Ce grand chamboulement donne un aperçu du profil de l'éditeur que les patrons de groupe souhaitent voir à la tête de leurs maisons. Ou plutôt de l'éditrice, comme le remarque Sofia Bengana, se félicitant de voir nombre de consœurs « qui ont fait leurs preuves dans leurs maisons et accèdent enfin à des postes de responsabilités, alors que la profession est largement féminine ». A la fois jeune - autour de la quarantaine - et expérimenté, le patron d'aujourd'hui « doit à la fois être bon sur l'éditorial, savoir dénicher des auteurs, et sentir le marché, les tendances de lecture qui feront vendre, énumère Laurence Mathieu. Très clairement, on recherche des profils plus complets qu'avant. »

Pour autant, recruter la bonne personne à la bonne place ne serait pas plus difficile qu'avant, d'après celle qui a placé, entre autres, Sabrina Arab à la direction éditoriale d'HarperCollins France, parce que la nouvelle génération a« intégré la dimension commerciale d'un livre, et qu'elle est d'accord avec ça », souligne Laurence Mathieu. « La révolution digitale a transformé tous les métiers sans exception, et le temps des postes avec missions bien définies, sur un seul canal, est révolu. Tout le monde essaie de diversifier ses compétences », confirme la directrice de l'Asfored, Aïda Diab, qui place la capacité à s'adapter au changement en tête des « qualités les plus appréciées sur tous les postes ».

Solo ou duo ?

Gilles Haéri, « à la fois éditeur, gestionnaire, et issu d'un groupe familial comme l'est Albin Michel, cochait toutes les cases pour succéder à Francis Esménard », analyse Guy Delfourd. Surtout, son expérience en littérature générale et ses relations « déjà étroites avec des auteurs » ont su faire la différence avec d'autres personnes déjà implantées dans la maison. Faute d'avoir trouvé le candidat idéal, ou simplement « parce qu'il est difficile de tout faire, et de le faire bien », pour reprendre les mots du DRH, les tandems de patrons commencent aussi à s'imposer. En termes de parcours, difficile de faire plus opposés, mais aussi plus complémentaires qu'Anna Pavlowitch et Patrice Margotin. A Livres Hebdo, l'ancienne enseignante de philosophie expliquait en novembre sa satisfaction de se consacrer uniquement aux auteurs et à l'éditorial (1), tandis que le diplômé de l'ESC Reims, passé par Nestlé avant de tomber dans la marmite de l'édition, prenait en charge la partie gestion.

La répartition du travail sera sensiblement identique chez Denoël, entre Dorothée Cunéo, qui a gravi tous les échelons de l'éditorial chez Robert Laffont jusqu'à devenir directrice éditoriale non-fiction, et Frédéric Schwamberger, ancien élève de l'Essec et ex-directeur de Futuropolis en binôme (déjà) avec le directeur éditorial Sébastien Gnaedig, qui a fait toute sa carrière dans les industries culturelles. Sofia Bengana, chez Place des éditeurs, n'exclut pas non plus de recourir un jour aux « numéros de duettistes ». « Il y a les fondamentaux du travail sur le texte, qui sont immuables, reconnaît-elle.Mais autour, il ne faut pas se priver des expertises marketing, commerciales ou-digitales. »

 

(1) Voir LH 1192, du 2.11.2018, p. 30.

Marie-Annick Flambard-Guy, Amrop : « Ce jeu de chaises musicales est excellent pour l'édition »

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Associée au sein du cabinet de chasseurs de têtes Amrop, Marie-Annick Flambard-Guy recrute depuis plus de vingt ans pour l'édition. Elle voit dans ce renouvellement des patrons de maison une bouffée d'air pour l'ensemble du milieu.

Quel regard portez-vous sur le mercato dans l'édition ?

Cela me fait penser à la situation de la presse il y a de nombreuses années, où les rédacteurs en chef de quotidiens et d'hebdomadaires, grand public ou professionnels, passaient d'un titre à l'autre sur un coup de fil du voisin d'en face ; ce qui stimulait la concurrence... et saluait les talents. Mais dopé par son succès, le système n'a pas relevé à temps sa garde technologique. Le mercato traditionnel s'est arrêté. Dans l'édition, en revanche, où la chasse aux talents en interne était moins féroce - ce sont les auteurs qui comptent - et ces mêmes talents moins sollicités (car plus fidèles ?), des changements ont eu lieu. Le mercato s'est maintenant installé. Il existe une nouvelle génération d'éditeurs, formée à l'étranger, polyvalente, sensible aux belles lettres comme au commerce, qui sait ce qu'elle veut et s'impose par ses succès. Ce jeu de chaises musicales est excellent pour l'édition, car il oblige à rester en alerte sur ce qui se passe ici et ailleurs. Cela enrichit tout le monde.

Le profil de patron recherché a-t-il changé ?

Les grandes figures historiques de l'édition avaient cette capacité à détecter et ramener les auteurs sur leur seul nom. Mais à l'époque, nous n'étions pas dans la même situation économique. Cela pèse dans les recrutements d'aujourd'hui. Idéalement, les nouveaux patrons se doivent d'être à la fois « gestionnaires » du business et des hommes, et garants « éditoriaux » de leur maison. Rares sont les patrons à parité d'excellence dans ces deux registres. L'important est d'identifier ce qui manque à l'un et à l'autre pour le renforcer dans ce qui lui fait défaut.

C'est pour cela que certaines maisons préfèrent miser sur des tandems ?

Je ne sais pas si « préférer » est le bon terme. C'est plus une question d'opportunité. Ce qui est essentiel dans le ménage à deux en tout cas, c'est que l'expertise de l'un soit complémentaire de celle de l'autre. Pour caricaturer, on aurait d'un côté un génie éditorial, qui renifle les bons auteurs, parcourt les foires et salons et en revient avec des trésors ; mais ce n'est pas lui qui décide du tirage, c'est l'autre. Il faut donc qu'il n'y ait aucune ambiguïté dans les attentes réciproques des protagonistes car ils seront deux à faire en sorte qu'un livre, singulier, bien écrit, bien promu, bien distribué, soit aussi lu par le plus grand nombre. S'il n'est pas vendu, le plus beau livre du monde devient stérile.

L'éditeur de demain sera-t-il différent ?

S'il n'est pas particulièrement dynamique aujourd'hui, le livre numérique risque de se réveiller un jour. Nous entrerons peut-être dans un nouveau système de pensée, avec des éditeurs un peu plus geek dans l'avenir.

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