Éprouvante. C'est le qualificatif choisi par Olivier Sulpice, fondateur du groupe Bamboo, pour qualifier l'année 2025 en BD, celle des appels à l'aide de l'Association, de Çà et là, du redressement judiciaire de Petit à Petit et où il enregistre un recul de -10 %. « Les mises en place sont plus faibles, les réassorts aussi, les gens n'ont pas forcément la tête à acheter des livres », soupire-t-il.
Lire aussi : À Angoulême sans FIBD, le Grand Off rallume la ville
« Les tendances de fin 2024 se sont accentuées, avec une contraction du pouvoir d'achat et une prudence généralisée, ressentie sur les commandes et les offices », confirme Stéphane Aznar, le directeur général de Dargaud. D'autant que les locomotives traditionnelles, Largo Winch, Blake et Mortimer ou Le Chat, qui polarisent l'activité sur le dernier trimestre, commencent aussi à ralentir ou en tout cas démarrent de plus en plus tard. Une mauvaise nouvelle de plus alors que le premier semestre a déjà été bien morose.
Benoît Mouchart, directeur éditorial BD chez Casterman- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Réenchanter le premier semestre
La saisonnalité des sorties a, en effet, tendu nombre de libraires. « 2025 a été déséquilibrée, confirme Stéphane Aznar. Contrairement à 2024 avec La route, nous avons eu peu d'enjeux au premier semestre à même de générer du trafic en librairies. » Coïncidence ou pas, les éditeurs qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ont su animer le premier semestre, comme Casterman, avec la nouvelle version du Lotus bleu, Le journal de Samuel, Kilomètre zéro et Les gorilles du général. « Il y a toujours cette crainte qu'ils ne soient plus en vente en fin d'année, mais ils ont poursuivi leur carrière jusqu'à Noël, se félicite Benoît Mouchart, le directeur éditorial. Nous creusons cette idée, et ce n'est pas une décision anodine. Nous avons déjà imprimé plusieurs titres de 2026, comme le Frankenstein de David Sala, que nous aurions pu sortir pour les fêtes. Mais nous préférons leur préparer le terrain, auprès des libraires et des journalistes. »
La BD jeunesse et les shonen représentent à eux deux 46,65 % des ventes de BD/mangas- Photo LIVRES HEBDO / NIELSENIQ BOOKDATAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Rue de Sèvres est sur la même ligne, en misant dès le premier semestre sur un one-shot de Zep ou un nouveau La cuisine des ogres de Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae. Dargaud tentera de son côté de lancer un XIII, inhabituel en cette saison, aux côtés de nouveautés de Marion Montaigne et Xavier Dorison.
Benoît Pollet, directeur général des éditions Glénat - Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Glénat aussi se félicite des sorties tôt dans l'année de Sibylline et Electric Miles, mais surtout d'Islander de Caryl Férey et Corentin Rouge. « Il a fait un meilleur résultat que leur précédent album, Sangoma, sorti alors au second semestre, car il s'est écoulé toute l'année », se réjouit le directeur éditorial, Hervé Langlois.
Lire aussi : Vincent Eches : « L'organisateur du futur festival de BD à Angoulême aura l’obligation de collaborer avec la Cité »
Toutefois, tous ne sont pas convaincus par la nécessité de bousculer leur calendrier. « Les plus gros chiffres demeurent sur le dernier trimestre, qu'on le veuille ou non, lâche François Capuron, directeur commercial de Delcourt, qui, en plus de fêter ses 40 ans en 2026, ne déploiera la cavalerie lourde qu'à la fin de l'année, avec Tardi, Bourgeon, Fabcaro, Arleston… » On a sorti La terre verte en avril 2025, et nous sommes satisfaits, mais on ne peut pas toujours faire ça. » Pour le premier semestre, il compte sur son blockbuster coréen Solo Leveling pour faire tourner la machine. Chez Futuropolis aussi, le directeur éditorial Sébastien Gnaedig est mesuré, même s'il constate que le dernier Davodeau, Là où tu vas, sorti dans un mois d'octobre surchargé, démarre lentement. « En cette année en berne, il n'était pas possible de reporter notre plus gros livre… »
Photo LIVRES HEBDO / NIELSENIQ BOOKDATAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Un ballet incessant
La problématique de l'engorgement de l'automne est un corollaire de celle de la surproduction. Une sortie chasse l'autre, et se faire une place sur les tables est une foire d'empoigne. « Il est déjà difficile de lancer de nouvelles séries, mais c'est parfois aussi délicat de confirmer au tome suivant, illustre Moïse Kissous, P-DG du groupe Steinkis, qui possède Jungle. Au moment de commander le tome 2, les libraires ne regardent parfois que les ventes des deux premiers mois du tome 1, sans prendre en compte les réassorts de l'année qui peuvent être bons. Résultat : on perd en impact à la mise en place. »
Stéphane Beaujean, directeur éditorial chez Dupuis et Benoît Pollet, directeur général des éditions Glénat.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La surproduction serait toujours la faute des autres, à écouter les éditeurs, notamment celle des nouveaux entrants sur le rayon ou ceux surfant sur la flambée du manga et du webtoon. Quoi qu'il en soit, l'idée - amorcée avec réussite par Le Lombard voilà une dizaine d'années et Glénat plus récemment - de faire « moins mais mieux » commence à faire son chemin.
Kana va réduire la voilure de 10 % et Futuropolis limiter son programme à 36 titres. « Si je diminue la production, c'est pour mieux m'occuper de chaque sortie, mais aussi pour limiter les risques et continuer à payer les auteurs », explique Sébastien Gnaedig, chez Futuropolis. Même esprit chez Morgen, qui vient de se lancer au sein des Nouveaux Éditeurs : « Nous visons un rythme de croisière sous les 30 sorties annuelles, détaille son cofondateur Thomas Ragon. Au-delà, on doit hiérarchiser les priorités et laisser de côté certains auteurs. Nous le refusons. »
Morgen, c'est déjà demain
Portée par Les Nouveaux Éditeurs, Morgen se veut ambitieuse, raisonnée et très tournée vers l'international. La maison est codirigée par Thomas Ragon (ex-Dargaud et Le Seuil notamment), Arthur Huignard, Victorine Gay et Sullivan Rouaud, qui avait lancé Hi-Comics et Mangetsu chez Bragelonne. « C'est une maison généraliste et internationale, décrit ce dernier. Des séries, des one-shots, de la non-fiction, par des auteurs américains, brésiliens, japonais, français… » L'un des événements de l'année sera le lancement à l'automne de Deicidium, une série inédite de Ram V, l'un des scénaristes de comics les plus courus du moment. Dans un contexte de marché tendu, l'ambition de Morgen est aussi de soutenir au mieux les créateurs. « Nous proposons un contrat qui sera le même pour les novices et les confirmés, en termes de droits d'auteur, annonce Sullivan Rouaud. L'avance pourra être différente selon la teneur du projet, l'expérience ou la notoriété, mais pas le montant des droits versés : 10 % minimum et 16 % au-dessus de 50 000 ventes, avec des paliers entre les deux. » Une initiative que Morgen espère voir fleurir partout à l'avenir…
Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Des BD trop chères ?
C'est là aussi que la question de la rentabilité se fait jour. Car la bande dessinée a des coûts de production bien plus élevés que la littérature, entre le prix du papier et du carton, et des auteurs professionnalisés aux rémunérations supérieures. « Les coûts de revient ont explosé, et sont venus challenger les marges des éditeurs car ils n'ont pas répercuté entièrement cette hausse sur les prix de vente, résume Agathe Jacon, directrice déléguée de L'École des loisirs, maison mère de Rue de Sèvres. C'est un questionnement de chaque jour, sur les gammes de prix, les tirages, les réimpressions… »
Agathe Jacon responsable du développement et du marketing chez Rue de Sèvres- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Stéphane Beaujean, directeur éditorial de Dupuis, alerte de manière encore plus nette : « On ne met pas à plat une industrie par une baisse de 10 % du chiffre d'affaires. Si de nombreuses structures sont au bord du dépôt de bilan alors que les ventes sont encore supérieures à ce qu'elles étaient en 2019, c'est bien que les coûts de production ont monté trop vite. Un succès en littérature épongera les échecs des autres titres. En BD, comme ça coûte dix fois plus cher, un hit épongera beaucoup moins. »
Alors, en période d'inflation et d'incertitude, c'est tout le modèle des romans graphiques, épais et onéreux, qui tangue. « Il y a un seuil psychologique à 25 euros, observe Sébastien Gnaedig, qui compte actionner le levier de la pagination pour ne pas le dépasser. Depuis des années, on fait des livres de plus en plus beaux, mais aussi de plus en plus longs. Sans renier notre identité, il nous faut réfléchir avec les auteurs à la meilleure manière de raconter leurs histoires. On peut déjà dire pas mal de choses en 150 pages ! »
Ahmed Agne, cofondateur des éditions Ki-oon- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Sur la même ligne, Benoît Pollet, directeur général de Glénat, cherche aussi la bonne formule, et continue d'alimenter sa collection de poche, aux résultats jugés satisfaisants : « Alors que les jeunes lisent de moins en moins, le risque serait de se concentrer sur une population gentrifiée. Car la concurrence, c'est les écrans, où la consommation de culture est quasi gratuite. Avoir des propositions de lecture à des prix accessibles est un enjeu. » « Il y a quelque chose de structurel dans cette crise, qui pourrait conduire à une récession, craint Benoît Mouchart. Le public de la BD ne s'est guère rajeuni, c'est flagrant en festival. La bande dessinée est désormais un loisir de CSP+. Et le public conquis ces dernières années n'est plus captif, il faut le séduire par un sujet qui lui parle. » Ou avec des noms venus d'autres sphères que celle du 9e art, tels Antoine de Caunes, Guillaume Meurice, Jean-Marc Jancovici, tous chez Dargaud.
Le manga attend la relève
Finalement, la BD populaire, par son prix de vente et l'ampleur de sa diffusion, reste le manga. Un secteur qui, toutefois, n'en finit plus de se contracter. « On pensait que le tassement s'arrêterait, mais il s'est poursuivi » , regrette Satoko Inaba, directrice éditoriale de Glénat manga, qui perd encore une dizaine de points cette année. Christel Hoolans, directrice générale de Kana, tempère : « C'est très relatif car on reste encore à +90 % par rapport à l'avant Covid ! Le plus compliqué, c'est que le fonds souffre vraiment et que cette chute ne semble pas ralentir. »
Toutefois, l'optimisme semble revenir chez les éditeurs spécialisés. « Les crises sont cycliques et c'est la deuxième pour le manga après celle de 2008-2014, et qui avait suivi une très forte progression, rappelle Grégoire Hellot, le directeur éditorial de Kurokawa. La cause principale : la fin des grosses séries du moment telles My Hero Academia, Demon Slayer, Tokyo Revengers… Il faut être suffisamment solide pour se permettre d'endurer la baisse en attendant les prochains hits. » Ahmed Agne, cofondateur de Ki-oon, confirme : « On compte bien plus de lecteurs aujourd'hui qu'il y a dix ans. Il faut désormais être à l'affût des nouvelles pépites, c'est assez excitant. Je prédis 2027 comme l'année du reboot ! » En attendant, il mise sur sa nouvelle licence Ichi the Witch, dont la sortie est préparée depuis dix mois à coups de previews et diverses animations sur les réseaux. « Dans un marché encombré, il est encore plus important qu'avant de faire monter le buzz. Car avec de tels enjeux de tirage et de mise en place, il faut que ça décolle tout de suite. »
Sébastien Gnaedig, Futuropolis- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
En attendant le rebond du manga, qui représente toujours plus d'une BD sur deux vendues en France, le monde franco-belge ne peut que constater une mutation profonde en cours. « Nous sommes à l'aube de changements et la concentration du secteur n'est sans doute pas terminée, prédit Agathe Jacon. Il serait imprudent de considérer la baisse des ventes comme purement conjoncturelle. La place du livre est en train de reculer. De plus, nous ne mesurons pas encore les conséquences sur notre cerveau et celui de nos enfants du déversement de contenus générés par l'intelligence artificielle… »
Thierry Laroche, directeur de Gallimard BD, abonde : « Les constats des États généraux de la lecture pour la jeunesse sont préoccupants. Il faut remettre la lecture au cœur de l'école, faciliter l'accès aux livres partout. Il y a tellement à faire avec si peu de moyens… »
La BD en chiffres
- Chiffre d’affaires : 790,3 millions d'euros (-5,5% par rapport à l’année précédente)
- 62,3 millions d'exemplaires vendus (-8,9 % par rapport à l’année précédente)
- Prix moyen 12,69 euros (+3,7% par rapport à l’année précédente)
Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Et Stéphane Beaujean, directeur éditorial chez Dupuis, d'enfoncer le clou : « Le mécanisme de financement des livres est perturbé. Depuis 2020, 50 % des livres vendus sont d'origine étrangère. Ça aurait dû pousser l'État à créer une taxe sur ces livres pour financer la création française. Il faudrait prendre exemple sur le cinéma, avoir un CNL aussi fort que le CNC. Mais avec l'inflation généralisée, personne n'a voulu faire encore monter les prix. La peur est que les gens arrêtent de lire… » L'érosion palpable des grands héros du patrimoine franco-belge, qui n'ont pas su se renouveler pour séduire un lectorat plus jeune, en serait un des symptômes. Mais alors qu'Astérix remplit encore les caisses et que Lucky Luke soufflera ses 80 bougies cette année, personne ne semble vouloir s'y résoudre...
Retrouvez en document lié le top 50 NielsenIQ BookData / Livres Hebdo commenté des meilleures ventes de bande dessinée / manga sur la période janvier/décembre 2025








