Roman/Portugal 3 juin Valter Hugo Mãe

A l'instar de ces arbres miniatures japonais dont on a taillé les racines, elle ne veut pas grandir. « Fais de moi un bonsaï. Coupe mon corps. Empêche-le de changer. Frappe-le, fais-lui peur, oblige-le à n'être rien d'autre que l'image cristallisée de ma sœur. » Halla supplie le père de stopper le temps qui a englouti Sigridur, sa jumelle. La mère, rendue folle de douleur par la mort d'une fille trop tôt disparue, exhorte celle qui reste à vivre désormais pour deux, à faire place dans son petit corps d'enfant à l'âme de la défunte. L'autre corps, celui de Sigridur, telle une graine, sera planté dans la terre, mais c'est Halla qui va croître. À onze ans s'éclosent « les premières fleurs de sang ».

La déshumanisation de Valter Hugo Mãe déploie un paysage de volcans et de fjords à travers la voix d'une jeune Islandaise qui grandit sans sa sœur et tente de retenir l'éden perdu de leur complicité. Halla et Sigridur sont comme des siamoises, elles n'ont qu'un seul cœur, mais deux têtes. A chacune ses goûts, son tempérament. Sigridur rêve d'« être loin », ne se voit pas continuer dans cette communauté de pêcheurs de baleine. Halla dit : « Personne n'est loin ». Halla aimerait devenir institutrice. Toutes deux emplissaient de leurs secrets des bouteilles qu'elles balançaient à la mer, toutes deux se faisaient embêter par l'idiot du village à l'immonde bouche, Einar, qui vit chez le curé. Elles batifolaient et s'écorchaient les genoux. Elles saignaient en même temps et se soignaient pareillement, dessinant des formes de mercurochrome identiques sur leurs rotules blessées : elles aspiraient à être « de plus en plus jumelles », sœurs miroirs. Puis la maladie a emporté Sigridur. Le miroir s'est brisé. Dans les mille morceaux épars, c'est la solitude de Halla qui scintille, démultipliée, au fil des pages du nouveau roman de l'auteur du Fils de mille hommes (Métailié, 2016).

L'absence est un gouffre qui déchire le réel. Ou le vide est partout, et c'est notre être qui est de trop. La narratrice ne sait plus. Son père poète lui explique que l'Islande est dieu, que la beauté environnante les sauve - la beauté, à savoir, la relation au monde. Un paysage sans un spectateur pour le regarder n'est rien. Halla comble, entre chagrin et folie, le trou du deuil. « La moins morte » se laisse séduire par Einar à la bouche noire et aux yeux bleu glacier. Valter Hugo Mãe signe ici une élégie aux accents cosmiques, envoûtante, troublante, profondément touchante.

Valter Hugo Mae
La déshumanisation- Traduit du portugais par Danielle Schramm
Denoël
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 19 euros ; 240 p.
ISBN: 9782207159477





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