Dans le vieux Khartoum (jamais nommé), abandonné par les chrétiens, les juifs, les Arméniens qui en faisaient autrefois la vie, la diversité, la richesse, survivent des bandes de gosses, mendiants, camelots, vendeurs à la sauvette, petits voleurs. On les appelle les chamassi. Ils sont sales, sauvages comme des chiots, et leur seul plaisir consiste à sniffer de la colle, qui leur fait oublier la faim. Certains de ces chamassi sont infirmes, comme Kasshi, dont la mère, "la puissante Mariam Karaté", qui le protégeait vient de mourir dans un accident. Il va falloir que le gamin se débrouille par lui-même. Et il ne manque pas d'atouts : il est beau, courageux, intelligent, ses jambes inertes ne l'empêchent pas de "tournebouler", ses bras et son torse sont surdéveloppés. Et puis il possède un sexe hors norme : celui qu'on surnomme bientôt "le roi cassé" est un vrai étalon avec qui toutes les filles aiment à flirter. Pas au-delà. Il lui faudra attendre un peu, pour jeter sa gourme, d'être employé par un faux cheikh dont il consolera les patientes... C'est là l'une des nombreuses tribulations de Kasshi, narrées par lui-même, mais aussi contées à la manière orientale par une espèce de Jiminy Criquet, voix de sa conscience qui juge son comportement bien peu orthodoxe. Plus tard, il deviendra à son tour un pseudo-cheikh médium et guérisseur, riche, célèbre, vénéré par ses "victimes" dont il entretient la crédulité.
Souvenirs des enfants des rues est le premier roman traduit en français du journaliste-écrivain soudanais Mansour el-Souwaim. Mais le deuxième publié dans son pays, où il a reçu le prestigieux prix littéraire, le Al-Tayyib Saleh Prize. Son livre s'inscrit dans la grande tradition des conteurs orientaux, mais c'est aussi le roman moderne d'un pays refermé sur lui-même, perpétuellement en guerre, qu'El-Souwaim décrit à travers certains de ces enfants. Son intention : dénoncer la misère, l'obscurantisme religieux, la situation des femmes. Même si tout le Soudan, on veut le croire, ne ressemble pas à cette cour des Miracles de Khartoum, le tableau est terriblement efficace.
