BookExpo

L’édition américaine face à Donald Trump

A l’entrée de BookExpo 2017. - Photo FABRICE PIAULT/LH

L’édition américaine face à Donald Trump

Le mandat chaotique du milliardaire président fournit les occasions de multiples initiatives éditoriales et incite le public à la lecture, mais il introduit beaucoup d’incertitude et d’inquiétude dans le monde du livre aux Etats-Unis, très majoritairement "libéral", qui était réuni du 31 mai au 2 juin à New York pour le salon professionnel BookExpo.

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Par Fabrice Piault,
Créé le 09.06.2017 à 00h00,
Mis à jour le 09.06.2017 à 07h07

Ils sont près de deux mille, jeudi 1er juin au soir, à attendre sagement dans le grand auditorium du Javits Convention Center de New York. Tout à coup, la voilà. Introduite par son éditrice, la P-DG de Simon & Schuster, Carolyn Reidy, Hillary Rodham Clinton a droit à une ovation, debout, des libraires, bibliothécaires et éditeurs réunis du 31 mai au 2 juin pour le salon professionnel BookExpo. "Savez-vous à quel point nous vous aimons ?", lui demande la romancière et essayiste Cheryl Strayed, chargée de l’interviewer pendant une heure. Les applaudissements redoublent. "J’adore les libraires et les librairies indépendantes", proclame l’ex-secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) venue préparer la sortie de ses Mémoires à l’automne. Ce n’est plus seulement un succès, c’est une communion, qui fait écho à celle réussie quinze ans plus tôt par son mari Bill Clinton, de même à BookExpo.

Sur le stand Penguin Press, le visiteur est invité à se faire photographier avec la silhouette en carton d’Alec Baldwin, imitateur du président Trump, auteur de You can’t Spell America Without Me. - Photo FABRICE PIAULT/LH

Une industrie "libérale"

Très majoritairement "libérale" politiquement - "lorsque Trump a été élu, nos employés pleuraient à leur bureau", lâche Joe Matthews, le P-DG de l’Independent Publishers Group, qui distribue des éditeurs indépendants -, l’industrie américaine du livre voit dans la candidate démocrate malheureuse à l’élection présidentielle de l’automne 2016 le symbole de sa résistance, le jour même où Donald Trump a annoncé le retrait des Etats-Unis des Accords de Paris sur le climat.

Quelques heures plus tôt, Pen America organisait pour la première fois à BookExpo un débat sur la "résistance en faveur du 1er amendement" (l’article de la Constitution américaine qui protège la liberté d’expression) avec notamment l’avocat et écrivain Scott Turow. Dès le début de l’année, plusieurs entreprises du secteur dont Penguin Random House et Hachette Book Group (HBG) ont proposé à leurs salariés de financer la moitié de leur cotisation s’ils adhéraient au Pen. "Pen America défend les auteurs et la liberté d’expression, deux clés de notre métier", justifie le P-DG d’HBG, Michael Pietsch, pour qui l’élection présidentielle américaine "n’a pas été très bonne pour le marché". "Le public est focalisé sur les flux d’information, car il y a tous les jours des événements inquiétants qui occupent le temps de cerveau disponible", déplore-t-il.

"La fascination pour l’administration Trump et ses errements profite aux médias, mais moins à l’édition", confirme le rédacteur en chef du magazine professionnel Publishers Weekly, Jim Milliot. Celui-ci note toutefois "une progression des ventes de livres de "résistance" du type "comment les Démocrates peuvent rebondir", et d’ouvrages humoristiques et de bandes dessinées sur Trump". Ce type de livres "est devenu un genre en soi, alimentant un rayon spécifique dans les librairies et même les carteries, observe Joe Matthews chez Independent Publishers Group, qui aligne cinq titres de ce type à son catalogue. Il est par ailleurs intéressant de voir augmenter les ventes d’ouvrages libéraux au détriment des livres complotistes qui prospéraient jusque-là."

Des livres de résistance

Pour Carolyn Reidy également, chez Simon & Schuster, "même s’il existe un solide marché conservateur pour les livres, la conjoncture peut faire émerger de nouvelles voies libérales, avec des livres de résistance et de conseils". Abrams, indique son P-DG Michael Jacobs, a vendu à 75 000 exemplaires de Why I march, son "instant book" retraçant en photos, seulement un mois après sa tenue, la marche pour les droits des femmes du 21 janvier, également traitée par le livre Why we march chez Workman. Chez HBG, Michael Pietsch observe le succès du livre du sénateur démocrate et ancien humoriste Al Franken, Al Franken, giant of the Senate, paru chez HBG le 30 mai sous le label Twelve et dans lequel il s’en prend à Donald Trump et au républicain Ted Cruise, et il s’attend à de belles ventes pour le livre de l’ancien speaker de la Chambre des représentants, Newt Gingrich, qui paraît en juin. Mais l’instabilité générale complique sérieusement le travail des éditeurs. "Faut-il programmer un livre sur le conseiller ultraconservateur Steve Bannon alors qu’on n’est pas sûr qu’il va rester ?, demande Jim Milliot. Même Trump, il n’est pas certain qu’il reste."

En attendant, "le côté négatif pour nous est que, contrairement à ses prédécesseurs, y compris Bush, Trump n’est pas un lecteur et ne parle pas positivement des livres", pointe Carolyn Reidy. Les menaces de censure inquiètent les éditeurs, "même si on ne voit pas encore d’impact", admet la P-DG de Simon & Schuster, convaincue par ailleurs que "l’attachement au 1er amendement et à la liberté d’expressions est si fort aux Etats-Unis que le point de vue de l’administration ne pèse guère". "Pour l’instant il sembleque l’administration Trump ait autre chose à faire, mais son intervention promet d’être effrayante, notamment dans les bibliothèques", s’inquiète le président du McEvoy Group (Chronicle Books, Princeton Architectural Press, etc.), Jack Jensen.

Des librairies "sanctuaires"

Dans ce contexte, pour Jim Milliot, de Publishers Weekly, "beaucoup de librairiesse perçoivent comme des sanctuaires, notamment dans les villes avec des populations immigrées menacées". "Nous ouvrons nos portes et nous facilitons le débat dans nos librairies", confirme Robert Sindelar (Third Place Books, Seattle), le président de l’Association des libraires américains (ABA).

A BookExpo, l’association des libraires pour la liberté d’expression (ABFE) organisait une session sur "comment vendre des livres controversés". "Dans le contexte actuel, nous essayons de présenter le maximum d’opinions, de la manière la plus respectueuse possible", explique Lissa Muscatine (Politics & Prose, Washington). "La situation politique offre aux libraires l’opportunité de constituer les lieux du débat", renchérit Oren Teicher, le directeur général de l’ABA.

Depuis janvier, tous les congrès professionnels régionaux et nationaux se prononcent aussi bien sur la liberté d’expression que sur la volonté de la Maison-Blanche de supprimer les subventions, pourtant déjà très faibles, apportées au secteur par le National Endowment for the Arts, une perspective "terrifiante", selon Joe Matthews. Pour le P-DG d’Independent Publishers Group, le seul aspect positif de l’administration Trump est "qu’elle envisage de limiter les positions dominantes d’Amazon sur le marché du livre, alors qu’Obama semblait toujours accompagner son expansion". Mais, tempère-t-il, "pour l’instant on n’a encore vu venir aucune mesure".

Amazon ouvre boutique dans Big Apple

C’est fait : Amazon est à New York. Le cybermarchand de Seattle a choisi le 25 mai, quelques jours avant la foire professionnelle BookExpo, pour ouvrir sa première boutique dans la place forte de l’édition américaine. Le groupe qui a déjà ouvert six succursales ailleurs aux Etats-Unis en prévoit six autres d’ici à la fin de l’année, dont une deuxième cet été à New York. Notre confrère Publishers Weekly le voit déjà, avec 13 implantations, cinquième chaîne de librairies en nombre de magasins, loin, il est vrai, de Barnes & Noble (634), Books-A-Million (260), Half Price Books (121) et Book World (48).

Nichée au deuxième étage du Time Warner Center, sur Columbus Circle, la boutique new-yorkaise ressemble un peu à une boutique France Loisirs. Sur 370 m2, elle ne présente que 3 000 titres, tous en facing avec un code-barres apparent pour faciliter les commandes en ligne. S’ils couvrent les principaux domaines (fiction, non-fiction, pratique, jeunesse…), il ne s’agit que des meilleures ventes du libraire en ligne, auxquelles ses clients ont attribué au moins 4,8 étoiles (sur 5). Surtout, l’approche transversale domine avec des panneaux dédiés aux "meilleures ventes à New York", aux "livres lus par leurs lecteurs en trois jours ou moins", aux "100 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie", aux "livres qui ont suscité au moins 10 000 commentaires sur Amazon.com" ou aux "livres populaires dans nos magasins", sans oublier le désormais traditionnel "si vous avez aimé [tel titre], vous aimerez [tels autres]".

Dès l’entrée, un rayon est dédié aux appareils proposés par Amazon : lecteurs Kindle, système Amazon Echo (son et livre audio), Amazon Fire TV… C’est peut-être l’essentiel : pour l’heure, ce magasin constitue moins la préfiguration d’un nouveau concept de librairie qu’une vitrine pour le premier vendeur de livres aux Etats-Unis, qui assure 48 % des ventes totales en exemplaires.

New York, nouvelle plateforme pour les droits ?

Surfant sur la fragilisation de la foire professionnelle BookExpo, boudée par les étrangers, BolognaFiere et Publishers Weekly préparent la New York Rights Fair qu’ils ont annoncée pour fin mai 2018.

Immeubles en construction, New York. - Photo FABRICE PIAULT/LH

Un cocktail avec quelque 200 éditeurs, agents et journalistes sur le toit d’un hôtel branché, suivi le lendemain d’un dîner pour 40 VIP dans l’un des meilleurs restaurants italiens de la ville : BolognaFiere et Publishers Weekly ont mis les petits plats dans les grands pour lancer, la semaine dernière à New York, la New York Rights Fair (1). La première édition de cette nouvelle plateforme d’échanges de droits et de licensing est prévue du 31 mai au 1er juin 2018. "Cela fait deux ans que nous y réfléchissions", indique George Slowik, le P-DG de Publishers Weekly, qui coorganise déjà avec BolognaFiere et la Foire du livre jeunesse de Bologne (l’une des 75 manifestations de BolognaFiere dans le monde) Global Kids Connect, une conférence annuelle spécialisée jeunesse dont la troisième aura lieu le 4 décembre prochain à New York.

Les deux partenaires s’appuient sur The Combined Book Exhibit pour l’organisation matérielle de l’événement au Metropolitan Pavilion, au cœur du quartier de Chelsea, à Manhattan. Ils espèrent mobiliser les éditeurs américains dont un grand nombre ne se déplace pas à Bologne, ni même à Londres, comme les étrangers qui avaient coutume de participer à BookExpo America, mais ont peu à peu cessé de le faire depuis dix ans, alors que la manifestation se resserrait. Surtout, ils comptent attirer aux côtés de la communauté éditoriale et de celle des agents et coagents le monde de l’audiovisuel, dont les nouveaux producteurs tels Netflix, Amazon, Showtime ou HBO.

Les éditeurs britanniques répondront présent, assure la directrice générale de la Publishers Association, Emma House. Leurs homologues italiens et chinois seraient intéressés. Côté français, le Bief, qui ne tient plus de stand à BookExpo depuis une décennie, réfléchit à une participation.

Complémentaires

Bien que les échanges de droits n’aient jamais été au cœur de l’activité de BookExpo, la création aux mêmes dates de la New York Rights Fair (NYRF) vient perturber les efforts de Reed Pop, organisateur de la manifestation professionnelle, pour contrecarrer son affaiblissement structurel depuis que la révolution numérique a bouleversé les dispositifs de communication entre éditeurs et libraires américains. "Cela aurait été mieux d’intégrer les deux initiatives sous le même toit, philosophe Lance Fensterman, le patron de Reed Pop. Mais elles sont complémentaires, et ce n’est pas inhabituel que des événements satellites gravitent autour d’une manifestation telle que la nôtre."

Pour l’heure, Reed Pop cherche surtout à développer BookCon, sa nouvelle foire grand public en plein essor, organisée depuis quatre ans dans le prolongement de BookExpo pour permettre aux éditeurs d’amortir leur investissement dans la manifestation professionnelle. "Avec trois jours centrés sur les libraires et autres distributeurs, dont le premier dédié aux conférences, et deux jours voués au grand public et aux médias, nous formulons une offre globale", plaide Lance Fensterman.

(1) www.newyorkrightsfair.com

La BD française en mode promo

Une poignée d’éditeurs français dont Casterman, Glénat, Mediatoon (Dargaud, Dupuis, Le Lombard), Rue de Sèvres ou Delcourt, 180 albums de bande dessinée et romans graphiques français et 120 traductions en anglais : en proposant au monde de la BD américaine de la rencontrer le 1er juin dans un bar proche de BookExpo, la French Comics Association a, avec le Bureau international de l’édition française (Bief), tapé dans le mille. Quatre-vingt éditeurs, acheteurs de librairies dont la chaîne Barnes & Noble, bibliothécaires et journalistes ont répondu à l’appel, avec enthousiasme.

"La BD au sens européen se répand aux Etats-Unis, avec de nouveaux labels et un nombre croissant d’éditeurs intéressés, observe Etienne Bonnin, responsables des droits chez Glénat. Nous sommes mieux accueillis et signons plus de contrats. Il y a un mouvement que nous essayons de saisir et d’accompagner."

Rebondissant sur le succès de la journée d’échanges franco-américains organisée à New York par le Bief au service culturel de l’ambassade de France il y a deux ans, les éditeurs ont créé la French Comics Association l’an dernier avec le soutien du Centre national du livre. S’appuyant sur une chargée de mission, Meg Lemke, qui doit, dit-elle, "construire des événements", elle multiplie les initiatives. Elle sera du 22 au 26 juin à Chicago pour la conférence annuelle de l’ALA (bibliothécaires) avec une exposition, une réception et six rencontres avec sept auteurs européens dont Marguerite Abouet, Pénélope Bagieu et Guy Delisle. Avant d’aménager un stand et d’amener des auteurs du 5 au 8 octobre à Comiccon New York, l’une des plus importantes manifestations dédiées à la BD aux Etats-Unis.

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