Un livre pour ne plus en brûler. Que fait-on quand on brûle des livres ? On incendie symboliquement leurs auteurs, certes. Mais on s'en prend aussi aux lecteurs. On les avertit qu'eux aussi pourraient bien subir le même sort. L'autodafé - « acte de foi » en portugais - est un acte contre l'intelligence, et Leo Löwenthal (1900-1993) en fait l'histoire dans cette conférence inédite prononcée à Berlin en 1983. En l'occurrence, ni le lieu ni le personnage ne sont anodins. Berlin fut le théâtre du grand autodafé organisé par les nazis en 1933. Originaire de Francfort-sur-le-Main, Leo -Löwenthal est reconnu comme un pionnier de la sociologie de la culture. Issu d'une famille juive, il rejoint en 1926 l'Institut de recherche sociale, et fonde la revue de sciences sociales Zeitschrift für Sozialforschung en 1932. La montée du nazisme le force à quitter son pays pour New York, aux côtés d'autres philosophes tels que Theodor W. Adorno, Max Horkheimer ou Herbert Marcuse. Si nombre de ses confrères retourneront en Allemagne après la guerre, Löwenthal restera aux États-Unis et rejoindra le département de sociologie de l'université de Berkeley.
Spécialiste de la critique sociologique littéraire, il est notamment l'auteur de Literatur und Massenkultur (« Littérature et culture de masse ») et Das bürgerliche Bewußtsein in der Literatur (« La conscience bourgeoise dans la littérature »). En français, nous connaissons de lui son étude sur l'agitation fasciste aux États-Unis, Les prophètes du mensonge (La Découverte, 2019), et L'atomisation de l'homme par la terreur (Allia, 2022).
Dans Autodafés, Löwenthal fait référence à Shakespeare, Goethe, Borges ou Bradbury. Il rappelle aussi la phrase de Heinrich Heine - « Là où l'on brûle des livres, on finit par brûler des hommes » - et souligne la permanence du phénomène dans l'histoire, par exemple en Allemagne lors de la fête de la Wartbourg en 1817, avec toujours la même justification : l'anti--intellectualisme et l'antisémitisme. -Goebbels justifie celui du 10 mai 1933 à Berlin par le fait de « confier aux flammes l'esprit malfaisant du passé ». Ce passé malfaisant, il faut le détruire pour en écrire un autre, comme si on pouvait retisser la toile du temps.
S'en prendre aux mots est le plus grand des maux. Sans eux, nous ne pensons pas, nous ne nommons pas, nous ne désignons pas. En leur absence, le vide prend place. Or qu'est-ce qu'un cerveau vide, sinon un individu malléable ?-Complété par une vaste et précieuse postface de Roland Béhar, ce petit texte est une grande réflexion sur la liberté de penser. Il nous exhorte aussi au devoir de vigilance. Tout livre doit avoir un auteur, même anonyme. Si on extrapole la réflexion de Löwenthal à l'heure de l'IA, rien ne s'opposerait plus à la condamnation d'ouvrages écrits par personne. Le feu n'a plus besoin de les dévorer, leur néant suffit à les aspirer comme un trou noir. On savourera donc ce vibrant hommage aux livres, à ceux qui les écrivent, à ceux qui les éditent, à ceux qui les vendent et à ceux qui les lisent.
Autodafés. Ces livres qu’on brûle
Rue d'Ulm
Traduit de l'allemand, annoté et postfacé par Roland Béhar
Tirage: 1 200 ex.
Prix: 16 € ; 152 p.
ISBN: 9782728809141
