Cent ans après sa naissance, le 15 octobre 1926, Michel Foucault, mort du sida en 1984, n’a cessé d’irradier à travers une œuvre protéiforme. Elle demeure remarquablement actuelle parce qu'elle fournit moins une doctrine qu'une série d'outils pour analyser les rapports entre savoir, pouvoir et subjectivité dans les sociétés contemporaines.
Dans ce contexte commémoratif, Frédéric Gros apparaît comme le grand orchestrateur. Lui-même philosophe, il signe un bref essai dans la collection Libelle au Seuil, La puissance Foucault, dans lequel il montre « comment notre actualité sombre est éclairée par quelques intuitions majeures sur le pouvoir ou la sexualité, sur la vérité ou l’histoire ». Il s’agit moins d’une introduction qu’une mise à jour de l’œuvre pour la régler sur notre époque.
Anthologie
Frédéric Gros a également dirigé avec Philippe Artières, Jean-François Bert et Judith Revel le Cahier Michel Foucault aux éditions de L’Herne, réédité et augmenté pour l’occasion. Enfin il a composé et présenté les Dits et écrits de Foucault dans la Pléiade. Pour cette anthologie, il a puisé parmi les quatre volumes éponymes publiés en 1994 (repris en deux volumes dans la collection « Tel » en 2001) en retenant les textes « les plus beaux, les plus percutants, les plus reconnus » avec une version inédite de la conférence « Qu’est-ce qu’un auteur ? ».
Ce florilège est l’illustration de la formule « Je dis les choses pour ne plus les penser » (entretien inédit à la télévision hollandaise à retrouver dans le Cahier Michel Foucault), une façon de sortir des cadres qu’il s’est lui-même fabriqués pour montrer comme Montaigne qu’il n’y a de la pensée que dans le mouvement.
C’est cette dynamique qui l’a poussé à se rendre en Iran en 1978 pour comprendre la révolution en cours. L’intégralité de ses dix « reportages d’idées » publiés dans le quotidien italien Corriere della Sera est réunie chez Gallimard sous le titre Iran, quand la terre tremble, suivi d’un dossier et de textes préparatoires. Par les polémiques engendrées par ces articles, on voit combien il est difficile d’être son contemporain pour un intellectuel. C’est donc bien sur le temps long que le cheminement de Foucault évite l’inconstance.
Un regard déplacé qui reste actuel
Cette persistance dans l’analyse fait qu’il est difficile aujourd’hui d’appréhender la folie ou l’enfermement sans se référer à ses travaux, même dans une perspective critique. D’autant que cette persévérance s’accompagne parfois de fulgurances quand dans Les mots et les choses (1966) il explique qu’on est parlé quand on parle et écrit quand on écrit. À l’heure de l’IA cette remarque nous incite à comprendre que nous nous récitons et nous nous copions quand nous croyons penser. Après la parution des Mots et les choses, il revient sur la notion de « disparition » de l’homme dans les cours inédits donnés à l’université de Tunis entre 1966 et 1968 sur La place de l’homme dans la pensée occidentale moderne (Seuil).
Sur de nombreux points comme la surveillance, la construction des savoirs ou les techniques par lesquelles les États et les institutions gèrent la vie des populations qu’il explique par la notion de « biopolitique », Foucault fonctionne efficacement, même si on lui a reproché de minimiser le rôle de la démocratie, du droit ou des libertés individuelles. C’est ce regard déplacé qui reste actuel. Au lieu de demander seulement qui détient le pouvoir, il a montré comment le pouvoir s'inscrit dans les institutions, les savoirs, les pratiques quotidiennes et même dans la manière dont nous nous percevons nous-mêmes.
