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Les aventuriers des œuvres oubliées

Goliarda Sapienza, qui n'a trouvé la reconnaissance qu'après sa mort. - Photo © LE TRIPODE

Les aventuriers des œuvres oubliées

Des oubliettes au piédestal, certains textes retrouvent la lumière après des années voire des décennies d'errance. Sauvés par des éditeurs passionnés (Bourgois, Rivages, Belfond...) et par des lecteurs curieux de ces voix refoulées aux portes de l'histoire littéraire, ils détonnent par leur intemporalité et leur capacité à éclairer des enjeux toujours brûlants d'actualité.

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Par Souen Léger,
Créé le 18.09.2021 à 09h45,
Mis à jour le 18.09.2021 à 10h00

À l'heure des réseaux sociaux et de l'information en continu, existe-t-il encore des auteurs maudits, des textes majeurs passés sous le radar des maisons d'édition ? La réponse est « oui », comme en témoigne la rentrée littéraire qui accueille de nombreuses voix oubliées, noires et féminines notamment, en résonance avec les combats féministes et antiracistes d'aujourd'hui.

Des œuvres à protéger

Un siècle après être devenu le premier écrivain noir à recevoir le prix Goncourt avec Batouala, René Maran est ainsi remis en lumière par Albin Michel avec une nouvelle édition, attendue le 1er septembre, de ce roman qui fit scandale lors de sa première parution en 1921 (voir notre avant-critique p.149). Alors fonctionnaire au ministère des Colonies, l'auteur antillais y dénonce les abus de l'administration en Afrique-Equatoriale française. Cent ans plus tard, ce texte invite à relire notre Histoire, tout comme Le visage de pierre, du journaliste afro-américain William Gardner Smith, qui paraît pour la première fois en France le 7 octobre, chez Bourgois, et qui fut le premier roman à évoquer, dès 1963, la répression sanglante des manifestants algériens à Paris en octobre 1961.

Sojourner Truth, vers 1870. - Photo DOMAINE PUBLIC

Nul besoin toutefois de date anniversaire, ou d'actualité évidente, pour publier ces trésors cachés dont la force est précisément d'être intemporels. « La littérature reste une chose vivante : il y a des organismes qui vieillissent mal et d'autres qui se révèlent dans l'âge », estime Frédéric Martin, fondateur du Tripode dont le catalogue est composé pour moitié, dit-il, de ces titres qui ont failli ne jamais exister, à l'instar de L'homme qui savait la langue des serpents (2015), d'Andrus Kivirähk, devenu culte depuis, et des écrits de Goliarda Sapienza qui n'a trouvé la reconnaissance qu'après sa mort. « Plus une œuvre est importante, plus elle est singulière, et plus elle est en danger : il faut la protéger et la rendre accessible », poursuit l'éditeur, citant son « maître » Jean-Jacques Pauvert.

Une pratique « économique »

Portée depuis toujours par des figures emblématiques du milieu littéraire, cette « archéologie éditoriale », qui débouche tant sur des rééditions que sur des inédits, a longtemps été investie par les petites et moyennes structures. « Les petits éditeurs avaient à la fois une contrainte économique et de l'espace pour la créativité, ce qui n'est pas forcément le cas dans les maisons plus grosses où il y a beaucoup de nouveautés, où il faut suivre le catalogue. Cet espace, les grands lecteurs se le sont approprié, avec une curiosité particulière pour les rééditions », retrace Nathalie Zberro, directrice générale de L'Olivier.

« La littérature reste une chose vivante :
il y a des organismes qui vieillissent mal et d'autres qui se révèlent dans l'âge », estime Frédéric Martin, fondateur du Tripode dont le catalogue est
composé pour moitié, dit-il, de ces titres qui ont
failli ne jamais exister. - Photo © ANTOINE DE ANDRADE
 

Elle-même a redonné vie à l'œuvre du romancier américain Bernard Malamud, dont elle était passionnée, lorsqu'elle était responsable de la littérature étrangère chez Rivages, achetant ses textes pour une modeste somme. La maison du groupe Actes Sud, qui dispose encore d'un inédit de l'auteur à publier, poursuit d'ailleurs dans cet esprit. Elle publiera en 2022 un recueil de nouvelles de l'auteur juif new-yorkais Delmore Schwartz, découvert par Delphine Valentin en lisant Inépuisables : notes de (re) lectures, de Vivian Gornick (Rivages, octobre 2020). De son propre fonds, Rivages exhume également deux livres qui, parus en poche dans les années 1990, reviennent cette fois en grand format. Le portier, de Reinaldo Arenas, qui suit un exilé cubain fraîchement débarqué à New York, sera publié le 3 novembre, tandis que le printemps 2022 accueillera Dissipatio, de l'Italien au tragique destin Guido Morselli.

La crise du marché n'est pas étrangère à cet attrait marqué pour les titres tirés des oubliettes. « Cela impose une réflexion économique, estime Nathalie Zberro. On essaie de défendre une certaine idée de la littérature, sans entrer dans des enchères et en faisant un pas de côté face au barnum des nouveautés ». Dès 2013, Belfond lançait sa collection « Vintage », mêlant classiques oubliés et curiosités littéraires. Parmi ses auteurs phare figurent nombre d'auteures injustement méconnues en France, à l'image de l'Américaine Betty Smith, de la suffragette britannique Edith Ayrton Zangwill, et de la romancière anglaise Barbara Pym.
 

Clément Ribes, directeur éditorial de Bourgois :
« On s'est attelés à montrer qu'il y avait des femmes, des noirs, des minorités, qui n'avaient
pas connu un destin similaire à leurs confrères
en raison de leurs caractéristiques de genre
ou de race, notamment. »
- Photo OLIVIER DION

Relire l'histoire
littéraire

Trop souvent ignorées par l'histoire littéraire, les femmes tiennent ainsi leur seconde chance, si ce n'est la première. Initiée dans le champ des études féministes, cette redécouverte est portée par des maisons comme Cambourakis, avec sa collection « Sorcières » créée en 2015, ou encore Mille et Une Nuits (Fayard) qui a publié en février 2021 une nouvelle édition du Scum manifesto de Valerie Solanas. Préfacé par Lauren Bastide et délesté de son sous-titre initial (« association pour tailler les hommes en pièces »), ce pamphlet subversif, tiré à plus de 15 000 exemplaires, est devenu en quelques mois la meilleure vente du catalogue.

La résurgence de ces voix singulières relève aussi « d'un mouvement culturel global, d'une démarche de réexamen de l'histoire littéraire », considère Clément Ribes, directeur éditorial de Bourgois. « On s'est attelés à montrer qu'il y avait des femmes, des noirs, des minorités, qui n'avaient pas connu un destin similaire à leurs confrères en raison de leurs caractéristiques de genre ou de race, notamment », poursuit-il.

Les quatre histoires éditoriales qui suivent nous parlent d'investigation littéraire, de ponts jetés entre les luttes d'hier et d'aujourd'hui, mais aussi de l'importance du format et de la démarche commerciale pour rendre justice à ces pépites sauvées de l'oubli.


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