Les passeurs de mort | Livres Hebdo

Hakan Günday - Photo SELEN OZER/GALAADE

Le romancier turc Hakan Günday étonne et détone à nouveau avec Encore, un roman sur l’exploitation de la misère des migrants.

Agis de façon telle que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. Au dam de Kant et de son impératif catégorique, l’homme est non seulement un loup pour l’homme, mais il en est aussi son premier outil - avant de l’avoir dévoré il l’aura bien exploité. Avec la prostitution qui en est l’une des branches, l’esclavage, analyse le jeune narrateur d’Encore d’Hakan Günday, peut prétendre au titre de plus ancienne activité du monde. Gazâ en sait quelque chose puisque son père est passeur de clandestins. Père et fils travaillent ensemble. Sur de vétustes embarcations, Ahad et Gazâ entassent des migrants désespérés voulant rejoindre l’Europe par la Grèce. En attente de leur départ, ces candidats à l’exil sont parqués telles des bêtes dans des camps. Gazâ, maton en culottes courtes - il a 9 ans au début de son récit -, les surveille, leur pourvoit de l’eau, vide leurs ordures, tout en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre leurs cris de détresse et leurs demandes incessantes exprimées dans le seul mot de turc qu’ils sachent - daha !, encore !.

Le nouveau livre de Hakan Günday saisit la Turquie contemporaine dans toutes ses complexités. D’un extrême l’autre (Galaade, 2013) racontait le destin croisé d’une jeune Kurde vendue à un islamiste londonien et d’un orphelin stambouliote nettoyeur de tombes. Ziyan (même éditeur, 2014) dénonçait le cauchemar de la conscription et l’impossibilité en Turquie d’être objecteur de conscience. Dans Encore, l’écrivain, né en 1974 à Rhodes, embrasse le problème du trafic d’humains. Mais du point de vue du trafiquant.

Il décrit l’état d’âme de son narrateur et l’univers crapuleux dans lequel il a grandi. Günday nomme les parties des confessions du passeur par les termes de la peinture de la Renaissance sfumato et unione, techniques utilisées pour traiter l’ombre et la lumière. Car rien n’est tout blanc ou tout noir : "Le jeu consistait à pousser des chiens à se jeter sur d’autres chiens ! La lumière et l’obscurité n’étaient pas hostiles l’une à l’autre. Le seul antagonisme qui existait relevait de la biologie : To be or not to be, être mort ou être vivant…" Le mal est au départ. Gazâ est un enfant attiré dans la spirale du mal, il est "bourreau" malgré lui, par atavisme : son père est lui-même un rescapé du cimetière marin de la Méditerranée et doit sa survie au fait d’avoir volé une ceinture de sauvetage à un frère de misère lors d’un naufrage. Encore est le roman du struggle for life, doublé d’un Robinson Crusoé psychologique, une histoire de reliquat d’humain incarné par Cuma, un jeune Afghan, qui donne à Gazâ une grenouille en papier.

S. J. R.

Hakan Günday
Encore
Galaade
Traduit du turc par Jean Descat
Tirage : 4 000 ex.
Prix : 24 euros ; 384 p.
ISBN : 978-2-35176-382-7

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