Après Jane Eyre et La prisonnière des Sargasses, il restait « une histoire pas encore entendue », écrivez-vous au début de Je, celle liant Antoinette Cosway à son mari, Rochester, qui allait l'enfermer dans son château. Comment est née l'envie de raconter cette histoire ?
Dans le roman de Charlotte Brontë, Antoinette apparaît dans quelques pages seulement : elle est une anecdote, l'obstacle empêchant l'union de Jane Eyre et Rochester. Pourtant, quand j'ai relu Jane Eyre il y a quelques années, son personnage ne m'a plus quittée. J'ai eu l'impression de la connaître, de la comprendre, et j'ai imaginé quelle avait pu être sa vie. Mon roman est né d'une divagation, plus que d'une confrontation aux textes de Charlotte Brontë et de Jean Rhys. Au contraire, les mots de mes aînées m'ont nourrie. J'aime l'idée de m'inscrire dans leur lignée tout en tenant compte de mon époque, comme elles avaient tenu compte de la leur.
Lilia Hassaine- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Que racontent ces romans de leur époque respective ?
Dans le roman de Charlotte Brontë, il est nécessaire qu'Antoinette disparaisse pour que Rochester épouse Jane : cela dit quelque chose de la place réservée aux femmes dans la société au xixe siècle. La prisonnière des Sargasses (paru en 1966, ndlr) place quant à lui la question coloniale au centre de son intrigue, et Jean Rhys, qui a grandi en Dominique, projette sur Antoinette son enfance créole dans les Antilles. Pour ma part, je n'aurais pas écrit Je de la même manière avant le mouvement #MeToo. Faire abstraction de son époque me paraît impossible quand on crée. Par ailleurs, on écrit toujours à partir de soi. Je ne me serais sans doute pas intéressée à cette histoire manquante si elle n'était pas entrée en résonance avec ma propre histoire. L'idée d'un dialogue né sur trois siècles entre trois autrices me plaît beaucoup, et je rêverais que cette histoire inspire une nouvelle plume au siècle prochain.
Avez-vous vu en Rochester un manipulateur dès votre première lecture de Jane Eyre ?
Pas du tout. J'avais 15 ans lors de cette première lecture et Rochester m'est apparu comme le héros ombrageux et séduisant qu'on connaît, empêché d'épouser Jane Eyre à cause de son premier mariage malheureux avec Antoinette, laquelle incarnait la folle, la sorcière, la méchante des contes de fées. Quand j'ai relu Jane Eyre, la société avait changé, mon regard avait évolué tout comme ma perception des personnages, et je n'ai plus lu la même histoire. Je me suis alors demandé : « qui est cet homme ? Comment se fait-il que le lecteur trouve normal qu'une femme soit retenue prisonnière depuis tant d'années ? »
D'autant que sous la plume de Charlotte Brontë, Rochester apparaît déjà comme un personnage problématique...
Il suffit de lire deux passages pour s'en convaincre : celui narrant sa première rencontre avec Jane dans la forêt, où il ne lui dit pas qui il est, et celui où il se grime en voyante pour sonder le cœur de Jane. Par ailleurs, sa manière de présenter Antoinette comme une bête sauvage, en employant un vocabulaire raciste, est particulièrement violente. Beaucoup d'indices présents dans le texte originel laissent penser que cet individu n'est pas tout à fait équilibré... Pour autant, l'objet de mon roman n'est pas de déboulonner sa statue, ou de prendre le personnage de la « méchante » pour la transformer en « gentille », comme les derniers Disney ont eu tendance à le faire. Mon projet était plutôt de donner à voir l'histoire cachée sous le texte, à la manière d'un palimpseste.
Tout lecteur de Jane Eyre a envie de croire à la possibilité d'un amour entre ses deux protagonistes. Après la lecture de votre livre, Jane nous apparaît néanmoins comme une victime parmi d'autres de Rochester. N'avez-vous pas craint quelques résistances de la part de votre lectorat ?
Nous lisons tous ce que nous avons envie de lire, au sens où nous projetons un désir sur un texte. Quand Jane Eyre, l'orpheline malmenée par la vie, arrive à Thornfield Hall, nous avons envie de croire que son mariage avec le maître des lieux lui apportera bonheur et prospérité, quitte à oublier la première épouse, retenue prisonnière dans le grenier du château. C'est comme si la « toxicité » de Rochester agissait par contagion sur le lecteur. Quand on a envie de croire en quelque chose, on refuse parfois de voir le danger qui nous guette.
« Cette histoire ne fut pas l'œuvre d'un seul homme, écrivez-vous. Il faut toute une société pour créer ce genre d'entreprise. » Qu'entendez-vous par là ?
Un homme seul ne peut enfermer une femme dans un château pendant vingt ans sans bénéficier de complicités. Les hommes comme Rochester sont souvent assimilés à des prédateurs solitaires, et les femmes comme Antoinette réduites à l'état de victimes. Mais ce que nous enseignent aujourd'hui encore les affaires Pelicot, Epstein et tant d'autres, c'est qu'il ne s'agit jamais d'une simple histoire de « chambre à coucher ». On reproche souvent aux victimes de ne pas avoir parlé. Mais la vraie question à poser serait : « Pourquoi la société n'a-t-elle pas réagi plus tôt pour protéger ces victimes ? Pourquoi ni le père ni le frère d'Antoinette n'essaient-ils de la sauver ? » Ces questions sont toujours d'actualité. Dans de nombreuses affaires, le silence collectif rend possibles les agissements de ceux qu'on nomme abusivement « prédateurs solitaires ». Le sujet de la responsabilité collective est au cœur de mon roman.
Et l'intime est le point commun entre ce roman et les précédents, de L'œil du paon à Panorama (Gallimard, 2019, 2023)...
L'intime est politique. De nombreux livres autour des violences familiales relèvent aujourd'hui du témoignage ou de la non-fiction, et c'est essentiel. Mais la fiction a cette force particulière : montrer que derrière ce qui semble être des cas individuels se jouent des mouvements plus anciens, plus profonds, qui éclairent les structures de nos sociétés et les rapports de pouvoir.
Antoinette est la narratrice de votre roman, elle est ce « je » qui lui donne son titre. À vous lire, on comprend néanmoins que ce « je » est avant tout un « nous »...
Antoinette est victime d'une escroquerie amoureuse : elle a l'impression de vivre une histoire d'amour alors qu'il s'agit de tout autre chose. Rochester est un homme de pouvoir qui a parfaitement compris comment fonctionne la société qui l'entoure, ce qui lui permet d'exercer une influence sur des femmes comme Antoinette ou Jane Eyre, mais aussi sur des hommes. Nous sommes toutes et tous susceptibles d'être sous le joug d'un Rochester. Personnellement, c'est un personnage que je sais avoir déjà rencontré dans la vie réelle. En rédigeant ce livre, j'ai tenté de comprendre comment ce type d'homme étend sa toile et vampirise ceux qui l'entourent.
La dark romance met en scène des héroïnes captives qui tombent amoureuses d'hommes maltraitants, comme Rochester. Quel regard portez-vous sur ce genre parfois accusé de véhiculer une culture du féminicide ?
Je ne pense pas que les lectrices et lecteurs de dark romance souhaitent voir se réaliser les fantasmes que ce genre met en scène. Je ne crois pas à un désir de violence pour soi, mais nous sommes beaucoup à éprouver un désir romantique dont les codes transpirent encore la violence. L'histoire d'Antoinette et Rochester paraît romantique au premier abord, mais les réflexions qui accompagnent sa dégradation jusqu'à l'emprisonnement et la folie d'Antoinette déjouent, me semble-t-il, l'imaginaire propre à la dark romance, en apportant une nuance qui lui fait souvent défaut.
Je
Gallimard
Tirage: 50 000 ex.
Prix: 19 € ; 252 p.
ISBN: 9782073099945

