Mark Twain, la liberté de parole et les Etats-Unis | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Carbon de Seze le cabinet Pierrat & de Seze, qui compte une dizaine d’avocats. Emmanuel Pierr at est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l'Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995 et est chroniqueur sur BFM. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade. lire la suite

Il y a 2 mois 4 jours Blog

Mark Twain, la liberté de parole et les Etats-Unis

Mark Twain

Le combat contre pour la liberté d'expression doit nous tenir vigilants à chaque instant. La tentation de la limiter est trop forte.

La Petite Bibliothèque Rivages vient de publier en édition de poche La Liberté de parole, un réjouissant recueil de Mark Twain, dans une traduction de Thierry Gillybœuf.

Ce dernier rappelle dans une préface que Mark Twain a été d’abord journaliste. : « De son vrai nom Samuel Langhorne Clemens, né le 30 novembre 1835, ce fils d’un juge de paix dans la petite ville de Hannibal sur la rive gauche du Mississippi, dans le Missouri, quitta l’école nolens volens à la mort soudaine de son père, quand il n’avait que douze ans, et fut pris comme apprenti par le rédacteur en chef et propriétaire du canard local, le Hannibal Courrier ».

Il précise que « si la littérature américaine n’en était à l’époque qu’à ses balbutiements, la génération dorée des Walt Whitman, Henry David Thoreau, Herman Melville, Ralph Waldo Emerson ou Emily Dickinson ne faisant vraiment son entrée que dans les années qui suivirent, en revanche, chaque ville ou presque était dotée de son propre journal – avec pour tout émolument le gîte et le couvert. » 

Et que « cette première expérience ne dura que quelques semaines, jusqu’à̀ ce qu’Orion, le frère de Sam, l’embauche à 3,50 dollars la semaine – mais il ne vit guère la couleur de ces gages – dans le journal qu’il venait de fonder, le Hannibal Journal. (…) le Hannibal Journal permit surtout au jeune Sam d’y publier, en l’absence de son frère, ses premiers textes sous forme de portraits burlesques et satiriques de personnages et d’événements locaux, qui, l’humour n’étant pas forcément la chose la mieux partagée au monde, causaient parfois quelques désagréments aux frères Clemens... »

La force du principe de la liberté d’expression qui a suscité cette prolifération de journaux et la liberté de ton qui les a animés.

Un peu d'histoire...

Remontons au 29 juin 1776, lorsque la colonie de Virginie se dote, la première, d’une Constitution propre, en vue de former un État à part entière. Une Déclaration des droits (Bill of Rights) de 16 articles, inspirée de la Déclaration anglais de 1689, accompagne le texte de la Constitution. Cette déclaration des droits de Virginie n’évoque pas expressément la liberté d'expression. Toutefois, la section (article) 12 est consacrée à l'indépendance de la presse ("That the freedom of the press is one of the great bulwarks of liberty, and can never be restrained but by despotic governments.").

Et le 4 juillet 1776, les treize anciennes colonies anglaises d’Amérique décrètent officiellement leur indépendance. La rédaction de la Déclaration d’indépendance a été confiée à un Comité des cinq, qui réunit notamment Benjamin Franklin et Thomas Jefferson. 

En 1787, est élaborée la Constitution des États-Unis. Ce texte, aussi appelé « loi suprême » des États-Unis, sera complété en 1791 par le vote des dix premiers Amendements qui constituent, en un bloc, le Bill of Rights américain, inspiré pour majeure partie de la Déclaration de Virginie. C’est là que se trouve en son article premier le principe de la liberté d’expression absolue, le freedom of speech.  

Selon ce fameux texte, « le Congrès ne fera aucune loi relative à l'établissement d'une religion, ou à l'interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d'expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d'adresser à l'État des pétitions pour obtenir réparations des torts subis ».

No limit

A de nombreuses reprises, la Cour suprême a validé ce principe. En 1969, elle a stigmatisé un dispositif visant à réprimer les propos d’un membre du Ku Klux Klan, prononcés lors d’un discours dans l'Ohio, durant lequel il appelait à des « revanches » contre les juifs et les Afro-Américains. Selon les juges, ce type de comportement ni n’incitait ni ne favorisait un « acte illégal imminent »… En comparaison de la France où la décision des magistrats aurait pu être différente, les États-Unis sont plus à même d’accepter de tels outrances car la défiance à l’égard des médias y est aussi forte que la liberté d’expression. La France sera elle aussi apte si nous apprenons à nos enfants à mieux décrypter la presse et à ne pas sanctuariser tous les propos.

Les cas de profanation du drapeau américain ont suscité une abondante jurisprudence tout aussi éloquente que la précédente. Prenant l’histoire en cours, il faut s’arrêter en 1989, l’année où la Cour suprême a sanctionné la condamnation, en vertu d’une loi texane, d’un dénommé Gregory Lee Johnson, révolutionnaire communiste qui avait brulé la bannière étoilée durant une manifestation contre la politique de Ronald Reagan à Dallas. Le juge de la Cour suprême William J. Brennan Jr. a alors déclaré que « s'il y a bien un principe à la base du premier amendement, c'est que le gouvernement ne peut pas interdire l'expression d'une idée simplement parce que la société la trouve blessante ou désagréable. » 

A la suite de cette affaire, le Congrès a voté une loi fédérale afin d‘interdire la désacralisation du drapeau, le bien nommé Flag Protection Act.  En réponse à ce texte, une poignée de militants, se sont réunis à Washington, pour bruler, une nouvelle fois, le plus célèbre symbole américain. Arrestations, condamnations, puis recours devant la Cour suprême. Las, cette dernière a annulé le Flag Protection Act et cette nouvelle entorse au sacro-saint principe de liberté d’expression.

La tentation d'encadrer le premier amendement

Il faut bien tout de même avouer que, en sus d’une forte autocensure, les États-Unis connaissent des restrictions bien particulières. L’État fédéral comme les États fédérés sont en effet souvent tentés de limiter le freedom of speech.

Chaque génération de magistrats de la Cour suprême s’est ainsi heurtée à l’impossibilité de définir, en droit, l’obscénité, dont la diffusion est considérée comme pouvant être limitée. 

La pornographie enfantine a été censurée, en 1982, car les juges ont pensé que « l'intérêt du gouvernement pour protéger les enfants d'abus était primordial ».

En 2002, en revanche, le Child Pornography Prevention Act a été anéanti par la Cour suprême. Ce texte étendait l’interdiction de la pornographie enfantine aux dessins, images, photographies et vidéos, etc., qui ne représentaient pas des enfants réels, comme par exemple des animations pornographiques créées par image de synthèse. Une association de défense de l’industrie pornographique et du divertissement pour adulte, la Free Speech Coalition, porta le litige devant la Haute juridiction américaine. Et cette dernière a fait tomber le texte au motif simple qu’ici « la pornographie enfantine (…) ne dépeignait pas un enfant réel ». Le juge Anthony McLeod Kennedy a rappelé à cette occasion que « les libertés du premier amendement sont pour la plupart en danger quand le gouvernement cherche à commander la pensée ou à justifier ses lois par cette extrémité interdite. Le droit de penser est le commencement de la liberté, et la parole doit être protégée contre le gouvernement parce que la parole est le commencement de la pensée. »

La diffamation peut aussi être poursuivie en justice et le Patriot Act voté en urgence en octobre 2001 n’est pas un modèle de pluralisme de la presse et de la pensée.

"Il existe des lois pour protéger la liberté de parole de la presse, mais aucune qui permette de protéger les gens de la presse."

Pour en revenir à Mark Twain, celui-ci écrit donc avec ironie que la presse « s’est moquée de la religion jusqu’à ce que ces railleries deviennent populaires. Elle a défendu des hauts fonctionnaires criminels, pour des histoires de partis, jusqu’à̀ ce que ça aboutisse à la création du Sénat américain, dont les membres sont incapables de comprendre quelle différence il y a entre un crime aux yeux de la loi et la dignité de leur propre personne, et sont moralement aveugles de surcroît. Elle a pris à la légère la malhonnêteté jusqu'à ce que nous nous retrouvions avec un Congrès qui passe un contrat pour travailler contre une certaine somme, vole délibérément des suppléments de salaire dans l’argent public et se montre surpris et marri que l’on puisse s’émouvoir de pareilles vétilles. » 

Il ajoute, toujours sarcastique : « j’attribue totalement cette situation exécrable aux journaux et je pense qu’elle leur incombe – en tout cas, pour l’essentiel. C’est une presse libre – une presse qui est plus que libre –, une presse qui a le droit d’écrire toutes les infamies qu’elle veut sur un homme public ou un individu privée ou de se faire l’avocat de toutes les doctrines scandaleuses qui lui chantent. Elle n’est retenue par rien. L’opinion publique qui devrait la maintenir dans ses limites s’est rabaissée au même niveau. Il existe des lois pour protéger la liberté de parole de la presse, mais aucune qui permette de protéger les gens de la presse. Un procès en diffamation amène simplement le plaignant devant un grand tribunal journalistique pour y être mis en accusation avant d’être jugé par la loi, où il est impitoyablement vitupéré et ridiculisé. » 

Dans un autre texte, qui donne son titre au volume, le formidable romancier qu’est Mark Twain, affirme : « Le privilège de la tombe. Son occupant possède un privilège que n’exerce aucune personne vivante : la liberté de parole. Non pas que l’homme vivant en soit dépourvu, mais dans la mesure où il le possède qu’à titre formel et qu’il estime avoir mieux à faire que de s’en servir, il ne paraît pas sérieux de considérer qu’il est réellement en sa possession. En tant que privilège actif, il peut être rangé à côté de celui de commettre un meurtre : nous pouvons l’exercer si nous acceptons d’en assumer les conséquences. Le meurtre est interdit en théorie comme en pratique ; la liberté de parole est autorisée en théorie mais interdite en pratique. Le meurtre est parfois puni, la liberté de parole toujours – quand elle est perpétrée. »

Ironie du sort, tout comme Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee, Huckleberry Finn est à présent banni des écoles et de nombreux programmes scolaires à travers les États-Unis. En cause, l’utilisation mot « nègre », notamment dans la bouche de personnages.

Le combat contre la bêtise et pour la liberté doit donc rester une préoccupation permanente… 
 
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