Mathias →→ Énard

Mathias Énard - Photo OLIVIER DION

Mathias →→ Énard

Lauréat du Goncourt en 2015 pour Boussole, Mathias Énard fait son retour avec une étonnante fiction ancrée dans la ruralité, Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs.

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Créé le 22.10.2020 à 16h30,
Mis à jour le 23.10.2020 à 09h07

Depuis le prix Goncourt, vous n'aviez pas publié de roman, comment vous est venue l'idée d'une fiction autour d'une petite commune rurale en Poitou-Charentes ?

Mathias Énard : J'ai eu l'idée de ce livre bien avant Boussole, le projet remonte à 2009 lorsque j'étais en résidence d'auteur à Rochesson dans les Vosges - à La Pensée sauvage. La maison que j'occupais était très isolée, perdue au milieu des sapins. Je m'étais dit qu'il aurait été amusant d'imaginer quelqu'un y débarquant et découvrant l'endroit - l'environnement plutôt que la résidence en soi. Par effet de rebond, j'ai adapté cette expérience à un territoire que je connais bien, ma région natale, les Deux-Sèvres. Puis l'idée s'est étoffée, j'ai eu l'ambition de raconter une sorte d'histoire de France, mais par le prisme local - une histoire très personnelle, une épopée à la fois ironique et réelle, ancrée dans le paysage. Et je me suis mis à l'écrire au fur et à mesure des années et en parallèle d'autres projets de romans.

Mathias Esnard chez Actes Sud - Photo OLIVIER DION

On vous connaissait une écriture ample, au phrasé en volutes. Ici, le narrateur consigne ses observations dans un style incisif, très contemporain, voire comique...

Il y a une dizaine d'années je suis tombé sur un journal de terrain. Cela m'a amené à me pencher sur d'autres enquêtes de chercheurs qui se sont intéressés à la campagne, à ces endroits que la centralité a abandonnés, à tous niveaux : en matière de services publics, d'école, de culture... Je me suis plongé dans cette littérature avec passion. Mon héros est un citadin parachuté en pleine campagne. Armé de pied en cap d'outils théoriques pour analyser le terrain, David Mazon a les défauts du jeune chercheur sans recul. À l'enthousiasme de la jeunesse se mêle un peu la prétention du savoir livresque. Il n'y connaît pas grand-chose, en fait il est assez nul et ne se rend pas compte qu'il n'est peut-être pas fait pour ce métier-là. Il est drôle sans le savoir, c'est cela qui est drôle.

Photographié chez Actes Sud et dans la rue. - Mathias Esnard - Mathias Esnard - Photo OLIVIER DION - ©OLIVIER DION - OLIVIER DION

Vous ne vous êtes pas contenté de composer le journal d'un anthropologue. À la voix de votre protagoniste s'ajoutent les récits de vie de villageois, plus narratifs, pourquoi ?

Au départ du Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, j'avais conçu cette forme intimiste. Le journal de David constitue les chapitres au début et à la fin du livre. Mais j'ai également eu l'envie d'explorer d'autres écritures, à la prose plus travaillée, plus ornée, ce sont les parties intermédiaires qui racontent sur un temps long la vie de cette communauté que le narrateur appelle La Pensée sauvage, et le banquet qui se donne chaque année pour les gens du métier de la mort. Ces histoires à la troisième personne me permettaient de traverser plusieurs époques et différents milieux sociaux, de faire défiler une galerie de portraits. De donner la réalité du village dans toute son épaisseur historique.

Photographié chez Actes Sud et dans la rue. - Mathias Esnard - Mathias Esnard - Photo OLIVIER DION - ©OLIVIER DION - OLIVIER DION

Y a-t-il de la nostalgie de la France rurale qui fut celle de votre enfance ?

Non au contraire, il est intéressant d'observer comment cette France dite profonde infuse encore et comment elle a fabriqué la France d'aujourd'hui, de constater le lien entre la réalité contemporaine et ce qu'il y avait il y a vingt, trente, cinquante ans... On a affaire à une profondeur historique qui se manifeste à travers une grande diversité de pratiques. À l'intérieur d'un même village, on peut avoir deux agriculteurs qui ne travaillent pas de la même façon. De loin, on aura l'impression qu'ils font le même métier, mais dans la réalité, pas du tout : soit parce que l'élevage et le maraîchage n'ont rien à voir entre eux, soit parce que les deux agriculteurs ont une conscience opposée de leur rapport à la nature. Il n'y a pas une seule France rurale. Il y a ceux qui n'ont jamais quitté le village, ceux qui vivent à la campagne sans y travailler directement, les rurbains qui ne font qu'y résider, d'autres qui veulent changer les choses ou se réenraciner dans la terre, les néoruraux qui quittent la ville pour épouser un autre mode de vie.

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Votre roman est très vivant, truculent même, vous êtes-vous inspiré de vrais personnages ?

Beaucoup de choses me viennent de mon expérience. Ayant passé mon enfance dans une commune de 500 habitants, aujourd'hui intégrée dans une grande banlieue de Niort, je connais bien la réalité de la communauté villageoise. Mais mes personnages sont des personnes regroupées en une seule, transformées à partir d'éléments du réel pour en faire des êtres de fiction. Si ceux qui logent David, Mathilde et Gary pourraient très bien être des gens que j'ai rencontrés, d'autres comme le maire croque-mort sont beaucoup plus improbables. Je me suis nourri des mémoires d'un instituteur dans les années 1960, tirés à compte d'auteur, et aussi d'anecdotes. Par exemple, à la campagne, jusque dans les années 1970, c'étaient les facteurs qui apportaient les mandats en liquide ; pour remercier la main qui vous nourrissait en quelque sorte, on offrait des petits verres au guichetier ambulant. Un jour, on n'a plus vu le facteur après 11 heures. Complètement soûl, il s'était planqué derrière un muret pour dormir. Du pain bénit pour la fiction.

Mathias Énard - Photo OLIVIER DION

Quant à la Confrérie des fossoyeurs, elle existe vraiment ?

Je m'intéresse beaucoup à la réincarnation, à l'infinité des vies telle qu'elle est théorisée dans le bouddhisme, la roue du samsara. On est en nous une infinité de vies, comme autant d'existences vécues, et on a devant nous une infinité d'autres vies, c'est une ressource narrative passionnante ! Mais cela n'évacue pas le problème de la mort. On a beau croire aux cycles des naissances et des renaissances, il faut bien enterrer les corps, même si les âmes se réincarnent ailleurs. La pérennité des fossoyeurs m'est apparue comme un élément extrêmement intéressant, d'autant plus qu'un jour, à Prague, j'ai vu dans une synagogue une série de tableaux sur une confrérie d'« enterreurs » qui donnait un banquet une fois l'an. J'ai trouvé très belle l'idée qu'ils aient besoin de se consoler entre eux, parce qu'ils faisaient un métier pas gai. J'ai ajouté dans l'histoire une dimension magique : pendant cette période de festivités, la mort s'arrête, elle fait cette grâce aux fossoyeurs, elle leur octroie un temps de répit pour festoyer. C'est au maire qui est aussi entrepreneur de pompes funèbres qu'incombe d'organiser cette année-là le banquet. Il se tient dans l'abbaye de Maillezais où Rabelais a fait une partie de ses études.

Photographié chez Actes Sud et dans la rue. - Mathias Esnard - Mathias Esnard - Photo OLIVIER DION - ©OLIVIER DION - OLIVIER DION

L'érudition peut être joyeuse et les nourritures terrestres n'empêchent pas les choses de l'esprit...

Ce livre est bien sûr un hommage à l'esprit rabelaisien, au banquet du Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville, très foutraque, truffé d'histoires licencieuses, à la littérature de la ripaille... L'érudition gastronomique, avec ce plaisir de la liste, ses énumérations de mets, fait entièrement partie du roman. L'histoire de France passe par le palais et la langue, cette langue française aussi bien analytique que gourmande. 

Photographié chez Actes Sud et dans la rue. - Mathias Esnard - Mathias Esnard - Photo OLIVIER DION
Mathias Enard
Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs
Actes Sud
Tirage: NC
Prix: 22,50 € ; 400 p.
ISBN: 9782330135508
Photographié chez Actes Sud et dans la rue. - Mathias Esnard - Mathias Esnard - Photo OLIVIER DION - ©OLIVIER DION - OLIVIER DION
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RESUME LIVRE

C'est l'immersion totale pour David Mazon qui écrit une thèse sur La vie à la campagne au XXIe siècle. Logeant chez l'habitant dans un village des Deux-Sèvres, le jeune anthropologue est au plus près des gens dont il ambitionne de rendre compte du quotidien. C'est au Café-Épicerie-Pêche, centre névralgique de cette petite communauté picto-charentaise, qu'on le renseigne le mieux sur les mœurs campagnardes. Le journal du chercheur raconte avec une certaine drôlerie la confrontation entre cet urbain candide et les ruraux pétris de traditions vivaces - l'une d'entre elles consiste à donner un banquet annuel pour la confrérie des fossoyeurs, une bacchanale de nourritures terrestres et de délices linguistiques. Une joyeuse histoire de France vue d'un village, entre tradition et problèmes contemporains, Clochemerle et ripaille, mémoire et fabrique d'un lien social toujours d'actualité.

EXERGUE

L'histoire de France passe par le palais et la langue, cette langue française aussi bien analytique que gourmande.

EXERGUE

J'ai eu l'ambition de raconter une sorte d'histoire de France, mais par le prisme local.

ENCADRE BIO

1972 Naissance à Niort. 1995 S'installe à Damas, en Syrie, puis à Beyrouth, au Liban. 2003 Premier roman, La perfection du tir, aux éditions Actes Sud. 2012 Ouverture à Barcelone de Karakala, son restaurant de spécialités libanaises. 2015 Prix Goncourt pour Boussole (Actes Sud). 2020 Producteur de l'émission « La salle des machines » pour France Culture.






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