D’un festival l’autre. C’est au festival Une dune à la page de Contis que nous avons rencontré Maylis de Kerangal venue présenter son livre La lentille et le roman avec deux des autres auteurs de la collection « Les arts de lire », aux éditions Verdier : la romancière Léonor de Récondo (Goya de père en fille) et l’historien Pierre Singaravélou (De quoi l’histoire est-elle faite, sinon du monde ?).
Laure Murat qui avait inauguré la collection il y a tout juste un an avec Toutes les époques sont dégueulasses (56 000 exemplaires vendus selon NielsenIQ BookData) n’a pas pu être présente. Cette collection est née des conférences de clôture des Banquets du livre organisés plusieurs fois par an par les éditions Verdier à l’abbaye de Lagrasse, dans l’Aude. Dans chacun de ces courts essais, un écrivain raconte sa manière de travailler et son rapport au texte, le titre du livre de Maylis de Kerangal La lentille et le roman résonnant avec le thème du Banquet du livre d'été 2024 : Penser et regarder ailleurs.
Livres Hebdo : Comment est né ce livre ?
Maylis de Kerangal : J’ai participé plusieurs fois au Banquet du livre de Lagrasse. Et en 2024 ils m’ont demandé de prononcer la conférence de clôture. J’ai accepté car ce sont des gens dont je me sens proche. Que ce soit le centre culturel Les arts de lire de l’abbaye de Lagrasse, Gérard Bobillier et les ex-Mao qui ont créé les éditions Verdier, Yann Potin qui anime aujourd’hui le Banquet ou la librairie l’Ombre Blanche de Toulouse qui en est partenaire. Et on n’est pas non plus très loin de l’univers des éditions Verticales qui me publient depuis mes débuts. J’aimais bien l’idée de laisser une trace de ces rencontres, et cela m’a semblé intéressant de me questionner, d’être dans une position réflexive sur mon propre travail. Dans ce texte, je parle de ma vision défaillante, qui a influencé ma pratique du roman. Je ne vois pas bien donc il faut que je regarde ; j'ai de mauvais yeux, la réalité est recouverte d'une sorte de sfumato et donc j'écris des romans. C'est un angle qui permet d'expliquer beaucoup de choses comme mon approche un peu abstraite, voire métaphysique. Pourquoi j’écris sur les ponts, les rivages, la lumière… Même si, bien sûr, le rapport n’est pas aussi mécanique.
Votre dernier roman Jour de ressac (Verticales, 2024) raconte un retour au Havre, votre ville natale. Comment s’articule ce décalage, ce déplacement du regard, quand on est confronté à ce qu’on connaît déjà ?
J’aime le roman, et même si dans Jour de ressac il est question du Havre, la ville où j’ai grandi, je ne voulais pas faire un livre de souvenirs. L’autofiction dit quelque chose sur l’accélération de l’époque, mais c’est parfois une forme un peu pauvre. J’ai donc inversé la proposition habituelle. La ville, les souvenirs que je raconte, les descriptions, les perspectives, c’est moi. La narratrice, comédienne de doublage venu pour témoigner sur la mort d’un camarade de jeunesse alors qu’elle préférerait être à Londres pour son travail, ce n’est pas moi. Le but était de revenir sur cette plage du Havre tout en restant dans une forme pleinement romanesque. Puisque c’est la ville où j’ai grandi, la lentille est plus fine que dans Naissance d’un pont [prix Médicis 2010, ndlr] ou Réparer les vivants, mais il est toujours question de comprendre la solidarité entre les vies et des lieux qui les hébergent.
Vous écrivez dans La lentille et le roman : « Comme on s’est méfié des lentilles optiques jusqu’au début du XVIIe siècle, on se méfie du roman. Le roman est le lieu de l’illusion. Le lieu de l’égarement. »
Vers 1650, Spinoza polissait des lentilles et écrivait L’éthique. Son travail manuel me semble complémentaire de sa philosophie. Polir et penser, c’est un peu la même chose : il s’agit de voir. Quelques années plus tôt, Kepler, qui est myope, établit les lois de l’optique et explique le mouvement des planètes ; quelques années plus tard naît le roman… Et avec le roman il est question de voir, de décrire, de prendre en charge la réalité avec ce médium qui peut sembler fragile, vulnérable, mais qui comme le microscope ou la lunette astronomique permet d’ouvrir quelque chose, de regarder un détail. Et c’est ainsi que le roman va s’imposer jusqu’à nous.
