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Mollat : les clés du succès

Olivier Dion

Mollat : les clés du succès

Affichant une santé insolente, la librairie bordelaise fêtera ses 120 ans tout au long de l’année 2016 autour de multiples événements. L’une des toutes premières librairies de France annonce aussi l’aboutissement de plusieurs projets d’envergure.

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Par Clarisse Normand ,
Créé le 22.01.2016 à 01h08 ,
Mis à jour le 22.01.2016 à 10h00

Deux mille seize s’annonce comme une année exceptionnelle pour la librairie Mollat qui fêtera ses 120 ans avec un programme renforcé d’animations et qui verra l’aboutissement de plusieurs grands projets. Suite au rachat d’un ancien garage situé en plein cœur de Bordeaux, à proximité du magasin, la librairie ouvrira à la rentrée un nouveau lieu culturel de 900 m2 baptisé Mollat-Station Ausone. Regroupant une salle de conférences, qui remplacera celle située au premier étage du magasin, une salle d’expositions et de nouveaux studios d’enregistrement et de montage, cet espace d’expression et de diffusion des arts et du savoir sera dédié à la culture en général et accueillera régulièrement des spectacles vivants. Un projet ambitieux et inédit dans la profession, qui prend acte de ce que "les livres résonnent dans toutes les formes de culture, les points de jonction étant même de plus en plus nombreux et souhaités", explique son initiateur, Denis Mollat, aux commandes de l’entreprise du même nom depuis 1990. Dès 2012, il avait d’ailleurs ouvert un portail culturel, Station-ausone.com, proposant un agenda des événements régionaux, enrichi de vidéos et d’entretiens d’artistes réalisés par les membres de son équipe.

La librairie Bourlange-Mollat dans les Galeries bordelaises à la fin du XIXe siècle.

Mettant en résonance les univers réel et virtuel, la librairie prépare aussi pour la rentrée une fusion de ses trois sites, Mollat.com, Mollatpro.com et Station-ausone.com, avec à la clé un enrichissement des contenus et une amélioration de la navigation. Enfin, accompagnant cette année anniversaire, trois ouvrages sont programmés autour de l’univers Mollat. Le 9 mars, un Manifeste pour la librairie… et les lecteurs ! paraîtra chez Autrement, ouvrage collectif dirigé par Denis Mollat avec les contributions de huit personnalités du monde du livre dont Henri Causse, directeur commercial de Minuit, Bruno Racine, président de la BNF, ou encore l’écrivain Jean-Philippe Toussaint. Puis, à l’automne, seront publiés, chez Plon, un Dictionnaire amoureux de Mollat destiné à être offert aux clients de la librairie et, chez Grasset, un livre d’entretiens entre Denis Mollat et le philosophe Michel Onfray.

Peloton de tête

Ces initiatives témoignent de la réussite et de la reconnaissance de la librairie, restée indépendante et familiale depuis 1896, date à laquelle Albert Mollat, venu de son Cantal natal, a racheté à son cousin Bourlange son petit commerce de livres-papeterie-maroquinerie et objets de piété installé sous les Galeries bordelaises. En cent vingt ans, l’entreprise a non seulement surmonté les effets de l’âge mais elle s’est hissée dans le peloton de tête des librairies françaises. Elle figure depuis plusieurs années au troisième rang du classement Livres Hebdo des 400 premières librairies françaises (1), avec en 2014 un chiffre d’affaires de près de 26 millions d’euros. Une performance réalisée sur près d’un hectare de surface détenu dans le centre de Bordeaux, dont 2 700 m2 de librairie, avec 110 salariés dont 55 libraires, et 180 000 références.

Au-delà des chiffres, les éditeurs saluent la dimension qualitative de la librairie : "très professionnelle et réactive", selon Julien Papelier, directeur général de Média Diffusion ; "aussi performante pour les livres pointus et confidentiels que pour les best-sellers", poursuit Henri Causse, selon lequel "la réussite insolente de cette librairie agace d’autant plus les autres qu’elle ne se plaint jamais".

Installé depuis 1928 rue Porte-Dijeaux, à l’emplacement de la maison de Montesquieu, au cœur du quartier le plus commerçant de la ville, l’établissement s’est surtout développé à partir des années 1970, collant à la modernité sans abandonner ses fondamentaux. Sous la direction de William Mollat, père de Denis Mollat, épaulé à partir de 1973 par Jean Laforgue, dont le contact avec la clientèle est excellent, le magasin affirme sa vocation de librairie généraliste à une époque où la demande de biens culturels explose. Se donnant les moyens de ses ambitions, William Mollat procède à des agrandissements successifs jusqu’à porter à 1 200 m2, répartis en cinq magasins, la surface de la librairie. Affirmant la vocation culturelle de celle-ci, il consacre dès 1983 une salle, baptisée "salons Albert Mollat", à l’accueil des auteurs pour des conférences et des échanges avec leurs lecteurs. Dans le même temps, il développe ses ventes en direction du secteur public en participant aux appels d’offres de l’Etat.

Identité de librairie indépendante

Alors que les grandes librairies bordelaises Féret et Picquot disparaissent, Mollat s’impose dans le paysage. Pourtant, lorsque, en 1990, Denis Mollat, docteur en médecine, reprend le flambeau de l’entreprise qui emploie 70 salariés et réalise 18 millions d’euros de chiffre d’affaires, rien n’est acquis. La concurrence s’est fortement durcie : outre l’arrivée de La Machine à lire en 1979, la Fnac a débarqué en 1985, et Virgin en 1990, débauchant le directeur de Mollat, Jean Laforgue. Jeune dirigeant, Denis Mollat engage alors une libraire expérimentée de la Fnac, Anne Schenk. Dans le même temps, la librairie contourne le handicap du morcellement de ses locaux avec des travaux de percement qui donnent naissance en 1991 à un magasin d’un seul tenant de 1 600 m2, qui s’agrandira encore pour réunir à ce jour, sur 2 700 m2, livres, CD et DVD. Comme le laisse augurer l’abandon, en 1990, des blouses blanches alors portées par les libraires, la modernisation de Mollat s’accélère. La gestion des stocks et des commandes est informatisée en 1998. Aujourd’hui, plus de trois tonnes de livres arrivent et sont traités quotidiennement sur place pour un taux de retour ne dépassant pas les 6,5 %. En 2001, un site Internet est ouvert. En parallèle, le travail et les structures managériales sont aussi réorganisés. Convaincu qu’une librairie c’est d’abord "des libraires qui avivent le fonds le plus large possible, tout en animant les lieux par l’actualité, et, même, en la créant", Denis Mollat s’efforce de leur donner les moyens d’exercer au mieux leur métier, c’est-à-dire de "s’occuper des livres et des clients". Pour Catherine Garnier, représentante Gallimard dans le sud-ouest, "la force de Mollat est d’avoir su déléguer le fonctionnement de la librairie à des libraires". Mais c’est aussi, malgré sa taille, sa capacité à avoir su préserver son identité de librairie indépendante où les clients prennent plaisir à flâner.

Rencontres et vidéo

Faisant figure d’exception parmi les grandes librairies qui ont souvent choisi de développer des succursales, Mollat a tout misé sur Bordeaux et sur la rue Porte-Dijeaux où, depuis 1928 et l’achat du premier local par Albert Mollat, la famille a toujours été propriétaire des murs. Il est vrai que la ville a du potentiel. Riche financièrement et culturellement, c’est même aujourd’hui, selon Henri Causse, "le dernier endroit où l’on trouve encore une bourgeoisie lettrée qui achète des livres". Et l’enseigne Mollat y est idéalement située, bénéficiant même depuis 2004 de la mise en place à ses portes d’un arrêt de tramway. "C’est une librairie bien intégrée dans sa ville", admet modestement Denis Mollat, lui-même très impliqué dans la vie économique et politique locale. Dans ce contexte, le magasin affiche son ouverture vers l’extérieur. Non seulement ses grandes vitrines sont utilisées comme des miroirs de l’activité culturelle bordelaise, mais la librairie elle-même n’a cessé de s’affirmer comme un lieu de vie et de culture. Avec plus de 220 rencontres par an, dont la qualité a conquis les auteurs eux-mêmes, elle a renforcé l’attachement des Bordelais à son égard.

Féru de nouvelles technologies, Denis Mollat a aussi vite compris l’intérêt que celles-ci pouvaient avoir comme outils de promotion. Ayant fait aménager au premier étage de son magasin des studios d’enregistrement et de montage audiovisuels, la librairie enregistre depuis des années ses conférences ainsi que des interviews d’auteurs menés par ses salariés. Destinées à alimenter les sites Internet de la librairie, ces vidéos, disponibles en podcast, sont également proposées sur les nombreux réseaux sociaux que Mollat a investis : Facebook, Twitter, Instagram, YouTube, Vimeo, Dailymotion, Tumblr… Elles étaient vues en moyenne l’an dernier entre 300 et 400 fois par jour. Un beau rayonnement pour l’enseigne.

Mais derrière le succès de l’entreprise Mollat, dirigée depuis plus de vingt-cinq ans par l’arrière-petit-fils du fondateur, se profile l’inévitable question de la succession. "C’est le principal enjeu à moyen terme", concède Catherine Garnier. Un sujet que balaie toutefois l’intéressé. A 62 ans, ce père de deux grands enfants déclare ne pas se poser de questions. "On a le temps", lance Denis Mollat, qui, vu la bonne santé du rayon jeunesse, réaffirme sa confiance en l’avenir du livre et appelle ses confrères à se battre : "Il ne faut pas que les librairies deviennent des réserves d’Indiens."

(1) Voir la dernière édition du Classement Livres Hebdo des 400 premières librairies françaises, LH 1034, du 20.3.2015, p. 18-37.

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