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On a tous en tête l'image de ces romans que l'on met dix ans à écrire et dont on envoie les 600 pages par la poste en espérant qu'un éditeur bien intentionné ouvre son courrier. De ces salles entières dédiées au stockage des manuscrits, dont la plupart prennent la poussière. On ne dira pas que ça n'existe plus, mais autre chose est né. Ainsi, les plus vendeurs des best-sellers s'écrivent chapitre après chapitre sur des plateformes numériques et sont commentés en direct par un public de fidèles lecteurs. La première version, la plus célèbre, s'appelle Wattpad. Elle réunit plus de 70 millions d'utilisateurs dans le monde, couvre 50 langues et fait émerger des auteurs comme Sarah Rivens. La seconde se nomme Fyctia. Elle a été créée par la maison d'édition Hugo Publishing, fonctionne sous forme de concours d'écriture et joue des coudes sur le territoire français avec sa grande sœur. Ensemble, elles réalisent des scores records dont les millions d'exemplaires vendus font pâlir les éditeurs ayant pignon sur rue. Leur secret ? Des histoires d'amour et de mondes imaginaires écrits pour le rayon young adult dont la fabrique garde toujours le même schéma, rassurant et addictif. 

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Marie Legrand, directrice de projets HLab/BMR chez Hachette romans.- Photo OLIVIER DION

« Un soutien absolu et dont l'amour n'a pas de fin »

Au centre de cette industrie, on retrouve une communauté de lecteurs passionnée et bienveillante. Loyale, elle investit dans ses auteurs préférés en achetant les versions numériques, papier, voire collector de leurs ouvrages alors même qu'elle a déjà lu l'histoire gratuitement sur les plateformes. « Quand nous avons créé Fyctia, raconte Marine Flour, responsable éditoriale chez Hugo, nous sommes partis du constat que l'on oubliait tout le temps le lecteur dans le processus de sélection des livres. » Résultat, la maison construit une plateforme où le lecteur a autant de place que l'éditeur. Quand un auteur écrit sur Fyctia, il doit avoir assez de likes ou de partages pour continuer la publication de son récit. « Le nombre demandé change de concours en concours », précise Marine Flour, qui s'occupe du secteur de la new romance française. En huit ans, la plateforme a fait ses preuves. Elle a déniché des titres comme Adopted love de Gaïa Alexia (1,8 million de lecteurs sur Fyctia transformés en plus de 150 000 exemplaires papier vendus) et s'est taillé une belle place dans la partie française du catalogue d'Hugo roman en y injectant 60 % d'auteurs. « Les ventes au titre sont plus fortes pour les auteurs Fyctia », glisse Marine Flour.

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Marine Flour, responsable éditoriale chez Hugo Publishing.- Photo OLIVIER DION

Laura, qui utilise la signature « Laura S. Wild » dans ses ouvrages, fait partie de ces nouvelles écrivaines qui ont réussi à faire de l'écriture leur métier grâce à la plateforme. En 2015, l'autrice poste son premier texte sur Fyctia en participant à un concours d'écriture. Rapidement, elle se prend au jeu, poste régulièrement pour créer des rendez-vous de lecture et répond aux commentaires. Les likes pleuvent et une communauté « d'un soutien absolu et dont l'amour n'a pas de fin » se constitue autour d'elle. « Écrire avec les retours des lecteurs est une aventure très spéciale. La première fois que j'ai écrit en dehors de la plateforme et que je n'avais plus leurs avis, j'avoue que j'étais un peu perdue ! », confie celle qui est désormais autrice à temps plein. « Il y a une dimension fan dans ce type de littérature », complète Elsa Whyte, éditrice chez Robert Laffont. 

Ce système, dont l'existence est pieds et poings liés avec les réseaux sociaux et l'usage du smartphone, trouve ainsi son public dans une nouvelle forme de parution : le livre numérique. Hachette l'a d'ailleurs compris, d'abord à ses dépens. Passée la vague Twilight et Fifty shades of Grey, la maison décide de se positionner dans le secteur en créant une collection papier de romance. « Ce fut un échec, admet Marie Legrand, directrice de projets chez HLab/BMR chez Hachette romans. Nous nous sommes rendu compte que la littérature de genre passait par le numérique et que nous ne pouvions pas faire l'impasse dessus. » Hachette crée alors HLab, une maison d'édition 100 % numérique dont seuls les grands succès seront publiés en papier. « Finalement, on a inversé la chaîne de production ! », lance Marie Legrand. En parallèle, la maison développe un partenariat avec Wattpad pour le domaine jeune adulte. 

Délais réduits

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Le rayon romance de la Fnac.- Photo OLIVIER DION

Chez HLab, les textes affluent. « Nous recevons presque 500 manuscrits par an, sans compter la prospection en langue anglaise et celle sur Wattpad », explique Marie Legrand. Le format numérique et le besoin de rapidité dans l'enchaînement des tomes d'une même saga génèrent une autre manière de travailler, où la vitesse et la quantité sont au centre du processus. Il faut compter 4 à 8 mois pour qu'un coup de cœur reçu par HLab soit publié. Chez Fyctia, on propose 4 à 5 concours par an avec à chaque fois 350 à 850 manuscrits reçus, que l'éditeur s'engage à lire dans la totalité. 

Côté auteur, le rythme est tout autant soutenu. Les autrices Fyctia (majoritairement des femmes) ont trois mois pour écrire leur texte dans le cadre du concours. « Je devais poster un chapitre par jour. Mon texte a été sélectionné en finale et je n'ai eu que quelques semaines pour écrire la fin », se souvient Laura S. Wild. « Je venais tous les jours sur la plateforme », ajoute Estelle Every qui, depuis son premier texte publié en 2018, a sorti 28 autres livres. Pour Endless night, une romance érotique qui lui avait valu son premier contrat d'édition, l'écrivaine a touché un à-valoir de 500 euros et des droits d'auteur autour de 10 %. Pas suffisant pour la Niçoise, qui décide de basculer rapidement vers l'autoédition. « Gagner 0,38 centime sur un poche, c'est pas possible », insiste-t-elle. En 2020, elle se lance et devient autoentrepreneuse. Un mois plus tard, son roman Ambition over love rencontre son public avec 8 000 exemplaires vendus. Depuis, elle n'a pas quitté l'autoédition, qui lui permet de vivre de sa plume mais garde une grande affection pour la maison Hugo. « Retravailler mes textes avec mon éditeur, trouver ma communauté, avoir un rythme d'écriture, tout ceci m'a véritablement appris un métier, celui d'écrivaine. » P. G.

Une décennie de New Romance

Le festival New Romance, lancé en 2016 par la maison d'édition Hugo Publishing, leader français du genre, est revenu le week-end du 3 au 5 novembre pour une 7e édition à Strasbourg. L'occasion pour le genre dont le nom est une marque déposée par la maison de célébrer les dix ans d'un segment à la croissance exponentielle. « Le marché de la New Romance a connu une augmentation de 30 à 40 % en à peine un an », confirme Arthur de Saint Vincent, directeur d'Hugo Publishing. 

Partenaire de l'événement, la plateforme Nextory France, spécialiste du livre numérique, a également observé pour l'année 2023 une hausse de 60 % de lecteurs intéressés par la romance contemporaine. Et le succès éditorial n'a pas manqué de rejaillir sur le nombre d'inscrits à la manifestation. « Deux heures après la mise en ligne de la billetterie, nous avons atteint 5 000 inscrits, soit plus de 1 000 festivaliers supplémentaires, et 1 800 personnes ont été placées sur liste d'attente », raconte l'éditeur. Libraire à l'espace culture E. Leclerc de Chambly, dans l'Oise, Alison Ruyssen témoigne, elle aussi, de l'effervescence de ce week-end : « Pour les libraires, cet événement est aussi important que la rentrée littéraire. Ce qui était jusque-là un sous-genre de la littérature a désormais une force de vente qui dépasse parfois les titres de littérature française. Le public s'accroît et se diversifie ; nos ventes de romance ont connu un bond de 200 % donc nos rayons s'agrandissent de façon fulgurante. » Avec un public composé à 96 % de festivalières, on peut dire que l'événement, comme le genre, attire un lectorat majoritairement féminin. 

Cette année, le nombre d'autrices programmées a lui aussi été multiplié par deux. Parmi les 36 invitées de marque, la « french touch » s'est notamment illustrée par Morgane Moncomble et Gaïa Alexia, tandis que les pays anglophones ont été représentés, entre autres, par les superstars Anna Todd, Scarlett St. Clair et les inséparables Christina Hobbs et Lauren Billings. Pour s'adapter à ce grossissement des rangs tout en conservant le caractère intime de l'événement, les organisateurs ont donc été contraints de revoir une partie de leur logistique. « À la place du traditionnel dîner entre autrices et festivaliers, nous avons imaginé une sorte de jeu de piste sur le thème de Noël », raconte Arthur de Saint Vincent. Ateliers, dédicaces et master class ont rythmé ces trois jours durant lesquels 45 000 ouvrages ont été écoulés.

Plusieurs distinctions ont également été remises aux autrices présentes, dont le prix de la meilleure autrice de New Romance 2023 pour Morgane Moncomble, ou le prix de la meilleure New Romance étrangère pour À tout jamais de Colleen Hoover (Hugo roman). E. C.

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