Grand entretien

Nicolas Mathieu : "La cinéphilie m'a formé autant que la littérature"

Nicolas Mathieu - Photo Olivier Dion

Nicolas Mathieu : "La cinéphilie m'a formé autant que la littérature"

Le Prix Goncourt 2018 revient enfin au roman quatre ans après Leurs enfants après eux. Avec Connemara, il confirme être l’un des grands romanciers réalistes de ce temps, restituant les solitudes urbaines et péri-urbaines d’un monde qu’il observe en entomologiste tendre.

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Par Olivier Mony ,
Créé le 28.01.2022 à 13h38

De quel désir, de quel besoin, est né ce nouveau roman, Connemara ?

Je crois qu’il vient au croisement de différentes fixations, sans doute de différentes blessures aussi. En fait, de roman en roman, j’ai tendance à reprendre les motifs du précédent. C’est toujours un peu la même histoire, ceux qui restent et ceux qui partent. Ainsi, mon héroïne, Hélène, c’est la mère d’Anthony dans Leurs enfants après eux. Je la saisis, comme son amant Christophe, au cœur de ce qu’il est convenu d’appeler la midlife crisis. C’est quelque chose que je peux observer générationnellement, si ce n’est chez moi, autour de moi.

Tout comme j’ai observé les affects pénibles causés par l’élection présidentielle de 2017. Celle-ci m’est apparue comme un révélateur de la fracture française. J’appartiens biographiquement et socialement à un camp dont je ne ferai pourtant plus jamais partie, pas plus que je ne serai un jour de l’autre… Je parle dans mes livres de gens que je connais, dont j’ai partagé le quotidien, les espoirs et les désillusions. C’est pour cela que, pour finir de répondre à votre question, tout roman part d’abord des personnages, de leur densité.

Connemara le livre

Quatre ans après le succès de Leurs enfants après eux, son Goncourt, sa vingtaine de traductions, avez-vous eu quelques craintes à l’idée de vous remettre à votre travail de romancier ?

Oui, et ce de plein de manières différentes. L’exposition que j’ai subie ou dont j’ai joui change naturellement les choses. Ça peut inhiber. Ça peut donner l’impression que l’on n’est plus désormais un « sniper », que l’on est dans l’arène. Et puis l’écriture est un muscle et il a fallu m’y remettre puisque l’année qui a suivi le Goncourt, je n’ai pas eu le temps ni le loisir de le faire. Et comme toujours lorsque l’on reprend une activité sportive après l’avoir abandonnée un moment, ça grince un peu. Bref, il a fallu tout de même tenir le cap que je m’étais fixé, le mors aux dents. Mais je ne veux pas donner l’impression de me plaindre. Ce que j’ai vécu, cela reste et restera une chance énorme.

On a l’impression que la grande question littéraire de votre œuvre réside dans la manière dont vous y régénérez une tradition naturaliste. Est-ce quelque chose que vous revendiquez ?

En tout cas, cela ne me gêne pas. Du moins, cette tradition naturaliste que vous évoquez vient-elle plus chez moi des grands auteurs américains, comme Steinbeck par exemple, que de Zola. Je n’écris après tout que ce dont je suis capable et cette esthétique-là me convient. Après, quoi qu’il arrive, le livre se construit de tentatives, d’échecs, d’amendements, etc. Mais la base est là. Ceci dit, je la trouve aussi chez Flaubert, chez Céline, chez Perec ou, aujourd’hui, chez Annie Ernaux.

Est-ce que cela ne vient pas aussi de votre goût et de votre pratique du roman noir ?

En fait, il y a une myriade de détails qui à l’arrivée, font signe. Et ça, c’est quelque chose que j’ai trouvé effectivement dans le roman noir. Ce n’est pas pour rien, par exemple, qu’à vingt ans, j’ai lu, fasciné, toute l’œuvre de Pelecanos. Mais j’ai aussi pioché des choses chez Bourdieu. Et ailleurs. Chez Bruce Springsteen, par exemple. Et beaucoup chez Maurice Pialat, dans sa manière de découper, dans ses films, des « blocs de réel ». De plus, Pialat est quelqu’un qui, comme moi, a réussi plutôt sur le tard, ce qui a entraîné chez lui une sorte de colère que je comprends parfaitement et que j’ai pu partager… Comme un sentiment d’humiliation.

Dès lors qu’il s’agit de se donner pour ambition de restituer notre réalité, il faut aller d’une sorte d’assomption vers quelque chose qui tend à la mythologie. Et y associer des personnages bigger than life. Parce qu’au fond, le réel ça n’existe pas, mais on peut essayer de le rendre le plus partageable possible.

Autre constante de votre œuvre, le fait qu’elle s’inscrive dans un territoire donné, le vôtre, l’est de la France, et en tout cas provincial…

Ça rejoint un peu la question du naturalisme. Il s’agit de regarder comment s’imbriquent les rouages sociaux, de s’intéresser aux gens qui sont minoritaires en termes de légitimité.Cela touche aux questions esthétiques et politiques les plus brûlantes. Pour cela aussi, le roman noir, le polar, sont très utiles.En province, mot que l’on n’emploie plus guère et je le regrette, l’emboîtement des territoires est assez fin. Il faut savoir le déchiffrer. Dans Connemara, vivre, travailler, aimer, à Nancy, à Épinal ou à Cornécourt, ce n’est pas la même chose. Alors, certes, personne n’est vraiment au chômage, mais il y a un sentiment de glissade vers le bas que l’on ne peut arrêter. Au fond, une crise de l’amour-propre.

Vous êtes romancier donc, mais aussi grand lecteur. Comment la littérature s’est-elle immiscée dans votre vie ?

Comme beaucoup je crois, j’espère, par le plaisir et l’imaginaire. À la maison durant mon enfance, les livres, c’était plutôt France Loisirs pour ma mère et les recueils de Pierre Bellemare pour mon père. Moi, j’allais à la bibliothèque et en ramenais anarchiquement ce que je pouvais. À dix-sept ans, je voulais être et Rimbaud et Schwarzenegger !… Il y a eu en ce temps-là les premiers grands chocs, Le portrait de Dorian Gray, La nausée, Voyage au bout de la nuit

Nicolas Mathieu
Nicolas Mathieu- Photo OLIVIER DION

Et aujourd’hui, vous sentez-vous appartenir à une quelconque famille, moins d’esprit que de cœur peut-être, dans le champ de la littérature française contemporaine ?

Je lis beaucoup de choses, mais de là à parler de famille, franchement, non. Peut-être est-ce aussi dû au fait que j’ai décidé de rester et de vivre à Nancy.

Autre élément constitutif de votre univers, le cinéma…

Oh oui ! Pour être précis, aujourd’hui, le cinéma et les séries. Pendant longtemps, il ne se passait pas de jour sans que je n’aille voir au moins un film. La cinéphilie m’a formé autant que la littérature et mon maître à penser était et demeure Serge Daney. Cela m’a permis de me poser, à partir des personnages et des situations, des questions morales qui me sont toujours bien utiles aujourd’hui sur ce qu’est un point de vue. Bien sûr, la référence, ça reste mon expérience personnelle du monde, mais dans le cadre d’un postulat esthétique qui doit autant à John Ford qu’aux Sopranos, pour ne citer qu’eux. Et aussi à la bible que constitue le livre d’Yves Lavandier, cinéaste, essayiste, pédagogue, La dramaturgie.

Vous posez-vous parfois la question de l’opportunité du roman, de savoir s’il demeure un outil de transmission efficace du monde ?

Non, je ne me suis jamais posé la question pour être précis, de la remise en cause du récit. L’histoire, la fiction, permettent de tisser le monde de mille contradictions. Le roman, en ce sens, est à prendre ou à laisser. Mon influence majeure pour cela a été Jean-Patrick Manchette et sa façon d’être à la fois accessible et poétique. Et puis l’ascension de la montagne littérature est tout de même moins périlleuse sur ce versant.

Pourriez-vous, sans abandonner le roman, envisager d’autres types d’écriture : scénarios, ou ce que les Anglo-Saxons appellent non-fiction novel ?

Des scénarios, j’en ai déjà écrit. Notamment en coadaptant avec Alain Tasma, pour les besoins d’une série, mon premier roman Aux animaux la guerre. C’est un travail que j’aime bien car il a le mérite d’être collectif. Pour ce qui est de la non-fiction, j’avoue que cela me tente beaucoup et à divers égards. J’ai par exemple une fascination très forte pour le fait divers. Alors, oui, je pourrais peut-être me diriger un temps vers cela, sachant qu’en plus, j’ai l’impression, avec Connemara, d’avoir en quelque sorte clôturé une trilogie.

Enfin, seriez-vous d’accord pour dire que ce Connemara est peut-être d’abord une histoire d’amour ?

Je crois que c’est surtout un livre sur la possibilité de l’amour, ce qui est un peu différent. Un livre sur le sexe aussi, sur comment l’on peut se rechercher par les corps.

Nicolas Mathieu en 4 dates

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