Entretien

Noémie Grunenwald : "Adopter un regard féministe sur notre travail de traduction"

Noémie Grunenwald : "Adopter un regard féministe sur notre travail de traduction"

Traductrice d’autrices engagées, Noémie Grunenwald analyse les enjeux féministes de la traduction dans Sur les bouts de la langue (La Contre Allée, 8 octobre). Rencontre. 

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Par Cécilia Lacour ,
Créé le 08.10.2021 à 08h30

Noémie Grunenwald traduit depuis 2014 les ouvrages d’autrices engagées comme Julia Serano (Manifeste d’une femme trans, Tahin party, 2014, réédité par Cambourakis en 2020), bell hooks (De la marge au centre, Cambourakis, 2017) ou Dorothy Allison (Deux ou trois choses dont je suis sûre, Cambourakis, janvier 2021). Dans Sur les bouts de la langue (La Contre Allée, 8 octobre), elle livre ses réflexions sur les enjeux féministes associés à la traduction, les conceptions dominantes, les angles morts de la langue et les dimensions politiques de l’acte de traduire. 

Dans votre ouvrage, vous écrivez qu’une de vos consœurs vous a dit un jour que vous étiez "entrée en traduction par effraction". Pourquoi ? 
Je suis devenue traductrice parce que j’ai rencontré des textes en anglais dont je trouvais dommage qu’ils ne soient pas disponibles en français. A l’époque, les traduire, dans des brochures par exemple, représentait pour moi une démarche militante. Par ailleurs, certains de ces textes apportaient des clefs intéressantes pour faire avancer les discussions en cours dans les cercles féministes. C’est comme ça que j’ai rencontré Isabelle Cambourakis et que j’ai commencé à collaborer avec sa collection "Sorcières". Mais ce n’était pas calculé au départ. J’exerce ce métier de manière professionnelle depuis deux ans et j’essaie désormais de diversifier mes collaborations. J’ai par exemple travaillé avec Michel Lafon pour Ce que pensent les femmes… quand elles font l’amour de Lucy-Anne Holmes (28 octobre). Ce sera d’ailleurs le premier livre avec des points médians publié dans la maison. 

Vous faites une distinction entre "traduire des textes féministes" et "traduire en féministe". Quelle est la différence ?
"Traduire des textes féministes" revient simplement à traduire un texte dont le propos est féministe. Mais "traduire en féministe" peut s’appliquer à n’importe quel texte. Cela implique d’adopter un regard féministe sur la langue qu’on pratique, sur notre travail de traduction. C’est aussi questionner toutes les habitudes de la langue, à l’image du masculin dominant. Doit-on systématiquement traduire "they" par "ils" ? Un autre exemple, c’est gênant d’écrire un pluriel masculin générique comme "les participants du mouvement féministe" alors que 90 % sont des femmes. L’enjeu est de se demander comment éviter de transformer le texte à partir de ses présupposés. Ces deux notions sont donc différentes mais, dans mon cas, c’est parce que j’ai commencé à traduire des textes féministes que je traduis en féministe.

Faut-il être féministe pour traduire en féministe ? 
Il ne faut rien. Des traducteurs ou traductrices non féministes pourraient traduire un livre féministe. Mais nous avons des traductrices féministes alors pourquoi se priver d’elles ? C’est comme la polémique sur les traductions du poème d’Amanda Gorman. Pourquoi se priver d’une traductrice noire dont le parcours serait proche de celui de l’autrice ? Est-il intéressant de donner ce texte à une personne blanche, qui peut probablement le traduire correctement, mais qui a déjà beaucoup de travail ou vaut-il mieux le confier à une personne appartenant à une catégorie sociale minorisée et qui aurait plus de difficultés à obtenir des contrats ? Confier ce travail à une traductrice noire, familière de la poésie, du contexte et des expériences de l’autrice, c’est aussi se faire le relais de la démarche politique située de celle-ci, et ainsi permettre une meilleure traduction. En plus, ce poème d’Amanda Gorman implique d’importantes retombées symboliques et économiques. La personne qui traduit Amanda Gorman est exposée. Autant en profiter pour mettre en valeur des personnes invisibilisées. Mais il faut faire ensuite attention aux conditions de travail pour ne pas instrumentaliser cette personne en disant "Regardez, ce texte est traduit par une femme noire" si celle-ci n’est pas bien rémunérée derrière.

Vous écrivez qu’il est important de se décentrer pour ne pas reproduire des schémas de pensée. Comment faire ? 
Dans le cas de ma traduction de De la marge au centre de bell hooks, j’ai porté une attention particulière à l’évolution du militantisme noir et antiraciste en France. J’ai beaucoup lu, je me suis beaucoup renseignée, pendant un temps long. J’ai prêté attention à la manière dont les débats sont posés, les mots employés. J’ai fait en sorte d’avoir suffisamment de clefs en main pour traduire son texte. Elle l’avait écrit depuis sa perspective de femme noire mais en parlant du milieu féministe qui était majoritairement blanc. En revanche, il existe d’autres livres de l’autrice que je n’aurais pas accepté de traduire parce qu’ils comportent des problématiques dont je ne suis pas assez familière ou parce qu’elle développe davantage son propos autour de son expérience de femme noire. Se rendre compte des différences entre les textes d’une même autrice, sans l’essentialiser en la réduisant à une catégorie sociale précise à laquelle elle appartient, c’est une forme de décentrement.

Qu’est-ce que, pour vous, l’écriture inclusive ou dégenrée ? 
L’écriture démasculinisée ou dégenrée, dite inclusive, est un ensemble de pratiques. On a tendance à réduire cette question aux point médians mais c’est bien plus que ça ! Cet ensemble comprend certes l’utilisation des points médians mais aussi les doublets masculins-féminins ("les travailleurs et travailleuses"), l’accord de proximité, l’utilisation de la fonction au lieu du titre ("la présidence" au lieu d’écrire "le président" ou "la présidente"), l’usage d’épicènes, l’emploi de tournures neutres pour éviter d’employer un masculin générique, le recours à de nouveaux pronoms comme "celleux"… En traduction, nous ne pouvons pas remodeler un texte à l’infini. La solution n’est pas unique, elle réside dans la multiplicité de ces stratégies. 

Vous parlez de la "frilosité" des éditeurs face à des textes féministes. La production éditoriale en non-fiction a augmenté de 15 % depuis #metoo. Pensez-vous que le féminisme est toujours un sujet de niche dans l’édition française ? 
Je pense qu’il est un peu tôt pour le savoir. Les grands éditeurs cherchent à publier une certaine forme de féminisme, peut-être celui qui est le moins menaçant pour le statu quo. J’observe une ouverture pour faire des propositions, mais cela vient aussi du fait que j’ai aujourd’hui plus de réseau qu’à mes débuts. En tout cas, le féminisme n’est plus balayé d’un revers de la main. C’est un sujet vendeur qui est encore soumis à une exigence de rentabilité. J’attends de voir si les éditeurs profiteront de ces succès pour publier des textes moins rentables. Après, des textes marchent très bien depuis 5-10 ans au sein de l’édition indépendante. Initialement de niche, cette production éditoriale l’est de moins en moins. C’est assez positif et encourageant. 

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