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Perec : "Pléiade" mode d’emploi

Georges Perec chez Pierre Getzler, rue de l’Ermitage à Paris, vers 1962. - Photo Photo Pierre Getzler/Gallimard

Perec : "Pléiade" mode d’emploi

Auteur culte, l’oulipien facétieux entre en grande pompe dans la prestigieuse collection de Gallimard avec, le 11 mai, deux forts volumes et un album. L’occasion de dresser l’inventaire d’une œuvre profuse et diverse, savante et populaire, actuelle.

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Par Jean-Claude Perrier
Créé le 27.04.2017 à 21h32 ,
Mis à jour le 28.04.2017 à 10h48

Chaque entrée d’un écrivain contemporain dans la "Bibliothèque de la Pléiade" est une aventure, avec sa problématique spécifique. Dans le cas de Georges Perec (1936-1982), dont paraissent le 11 mai, simultanément sous coffret illustré, deux volumes d’Œuvres, accompagnés d’un album, la décision a été prise par Antoine Gallimard.

Mais il s’en est suivi une phase de négociation des droits avec les différents éditeurs de Perec. Aucun titre n’était au catalogue de la maison, mais chez Julliard, Denoël (dans la collection "Les lettres nouvelles" de Maurice Nadeau), Bourgois, Galilée, Hachette (grâce à Paul Otchakovsky-Laurens, l’éditeur de Perec de 1977 à sa mort), puis au Seuil et chez P.O.L pour les écrits posthumes.

Œuvres anthumes

"L’écrivain a beaucoup publié de son vivant, depuis Les choses, rappelle Christelle Reggiani, professeure en langue et stylistique françaises à la Sorbonne (Paris-4) et directrice de l’équipe d’universitaires qui a réalisé l’édition de la "Pléiade". Pour des raisons d’encombrement et de cohérence, nous nous sommes limités à ses livres anthumes, dans une édition chronologique." Soit, pour le premier volume, des Choses (1965) à Je me souviens (1978) et, pour le second, de La vie mode d’emploi (1978) à L’augmentation (1982).

Ne figurent donc pas dans ces Œuvres toutes les publications posthumes, souvent des compilations d’articles et de textes épars, certaines restant d’ailleurs à venir. "On connaît l’existence d’inédits pas aboutis, autobiographiques : Lieux, L’arbre. Seront-ils publiés un jour ?" se demande Christelle Reggiani. La décision appartient aux ayants droit de Perec, les deux sœurs Sylvia Richardson et Marianne Saluden, nièces de sa cousine Ela Bienenfeld, disparue avant l’achèvement de l’entreprise, tout comme Paulette Perec, l’ex-femme de l’écrivain. N’ont pas été repris non plus, pour des problèmes de mise en page, Alphabets, avec ses illustrations de Dado (Galilée, 1976), et les Mots croisés (Mazarine, 1979, P.O.L, 1999). Ni La boutique obscure (Denoël, 1973), qui est "un texte un peu à part".

Quatre ans

Il s’est écoulé quatre ans entre la signature du contrat et la parution des volumes, ce qui est à la fois long et rapide. Le travail d’établissement des textes a été "assez facile", estime Claude Burgelin, qui a collaboré à l’édition et qui signe l’album Perec. "Nous possédons les tapuscrits de Perec." En revanche, les pléiadiseurs ont été priés de se modérer sur les notes afin qu’elles soient "informatives, utiles, incontestables et non interprétatives", sinon le corpus eût été bien plus volumineux. Pour La vie mode d’emploi, par exemple, l’un des livres les plus subtils et savants de Perec, truffé de références, d’allusions, de clins d’œil, "chaque ligne, chaque phrase voire chaque mot aurait appelé une note" de la part d’un éditeur transformé en "enquêteur à la Sherlock Holmes".

Il doutait de lui-même

Trente-cinq ans après la mort de Georges Perec, l’entrée de son œuvre dans la "Pléiade", ce panthéon sur papier bible, est la parfaite occasion de la relire ou de la découvrir. Ce qui frappe dès l’abord, c’est la place centrale donnée au langage comme "terrain d’expérience", dit Claude Burgelin. Membre actif de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle, créé notamment par Bénabou, Queneau et Le Lionnais), où figurèrent aussi ses amis Italo Calvino ou Jacques Roubaud, Perec, qui doutait de lui-même, a su tirer profit des contraintes formelles qu’il s’imposait, s’inscrivant dans cette "littérature expérimentale" qu’il aimait tant.

Ces contraintes stimulaient sa "racontouse", comme il disait. Jeux peut-être, acrobaties parfois, comme dans Les revenentes (Julliard, 1972), où la seule voyelle employée est le e. Mais aussi symboles chargés de sens : ainsi, le lipogramme en e de La disparition (Denoël, 1969), où cette voyelle, pourtant la plus courante en français, n’est jamais utilisée, renvoie-t-il à une autre disparition : celle d’une partie de sa famille dont sa mère, Cyrla, des Juifs polonais installés en France dans les années 1920, raflés au Vél’d’Hiv puis déportés à Auschwitz. Aucun n’en est revenu.

Perec n’oubliera jamais, bien sûr, et l’univers concentrationnaire nourrira son roman W ou Le souvenir d’enfance (Denoël, 1975). "Je n’ai pas de souvenirs d’enfance", affirmait-il, "avec presque une sorte de défi". "J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps." En ces temps à nouveau bien sombres, Perec apparaît plus que jamais comme notre "contemporain capital posthume".

Georges Perec, Œuvres, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade".
Tome 1, 1 184 p., ISBN : 978-2-07-011964-6, 61,50 €.
Tome 2, 1 280 p., ISBN : 978-2-07-271910-3 63,50 €
(54 € et 56 € jusqu’au 31 décembre 2017).
Mise en vente le 11 mai.

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