Roman/France 20 août Sarah Chiche

Roman protéiforme, d'une ambition accomplie et folle, traversé par le tragique, la nuit, l'Histoire, notre temps, le désir, le désastre, Les Enténébrés, paru au seuil début 2019, a révélé en la psychanalyste et psychologue clinicienne Sarah Chiche l'une des romancières les plus accomplies de ce temps, croisant avec dextérité une certaine forme d'héritage romantique allemand avec celui d'un Blanchot, d'un Bataille. Dès lors, il était permis à son lecteur de se demander quelle « suite » elle pourrait donner à cette manière de perfection noire. Qu'il se rassure, Saturne, qui devrait être un des événements littéraires de la rentrée 2020, répond à cette crainte superbement, c'est-à-dire ni dans la redondance, ni dans le systématisme du contre-pied.

Rappelons d'abord que Saturne est la plus lointaine des planètes de notre système solaire, observable à l'œil nu la nuit. Cela explique sans doute qu'elle soit symboliquement considérée comme l'astre de la mélancolie et de l'automne. Il est bien sûr question de cela - que de cela, au fond - dans ce roman de la dépossession, aux teintes automnales comme celles des Enténébrés pouvaient être hivernales.

1977, un jeune homme meurt. Il n'a que 34 ans, fils d'une riche famille de médecins d'origine algérienne ayant su après l'exil refaire fortune, en France cette fois-ci. Il s'appelait Harry et était trop doux, trop rêveur, amoureux des étoiles plus que des cliniques privées, pour ne pas avoir dû sa vie durant laisser aux yeux de ceux qui l'aiment, mais de manière distante et parfois un rien navrée, ses parents surtout, la priorité à son frère, forte personnalité, mais plus conforme au modèle presque séculaire et bourgeois familial. Sa dernière heure venue, Harry griffonne juste ces quelques mots sur une ardoise : « ma femme, ma fille »... Sa femme, Eve, est trop belle, trop libre, trop insolente et trop égarée déjà sur les chemins de sa folie intérieure pour rester plus longtemps au sein de ce cocon néfaste. Sa fille, Sarah, a quinze mois. Elle ne connaîtra donc de lui que ce qu'on lui en dira (peu) et quelques rares images comme soulignant à la fois l'absence et la certitude, même posthume, de l'amour.

Un père et passe donc, et Saturne est d'abord la trace, le long sanglot, de ce passage. C'est aussi, outre cette symphonie familiale douloureuse, le récit d'une femme, cette petite fille que le deuil fige dans son enfance, et qui peut écrire de sa jeunesse, « en ce temps-là, je n'étais que défaite et laideur ». Une fille qui se perd, qui se perd absolument, qui avec la vie n'y arrive pas vraiment, jusqu'à la mort de sa grand-mère. Elle a alors 26 ans et la dépression qui prend possession d'elle la laisse seule deux ans et demi dans une sinistre chambre d'hôtel parisienne. C'est surtout la grâce d'une écriture, sans équivalent à notre sens dans le roman français contemporain. Une écriture ardente qui peut être aussi « encolérée » que parfois caressante. Une écriture qui est fondamentalement une érotique et une métaphysique. Le sexe chez Sarah Chiche est certes affaire de corps et de jouissance, et elle l'écrit à merveille, mais tout autant d'absence. A la fin de ce roman qui est essentiellement d'amour, par cette grâce, tout est retrouvé, « la nuit, le jour et toutes les autres nuits », le père et son enfant. Tout vraiment ? Chiche que non.

Sarah Chiche
Saturne
Seuil
Tirage: 12 000 ex.
Prix: 18 euros ; 208 p.
ISBN: 9782021454901
05.06 2020

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