#MeToo

Polar : des hommes pour parler de la femme ?

Couverture de "Femmes en colère" de Mathieu Menegaux - Photo Grasset

Polar : des hommes pour parler de la femme ?

Dans le cadre du festival Quais du polar, les auteurs étaient conviés le 2 juillet dernier à s’exprimer sur la place actuelle des femmes dans le roman noir. La question pour un auteur de se glisser dans la peau d’une femme pose pourtant débat. Pour éviter une "appropriation culturelle" ou une représentation sexiste, comment faire ?

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Par Dahlia Girgis ,
Créé le 30.09.2021 à 19h41

Les trois hommes sont assis côte à côte sur l’estrade aménagée dans le grand salon de l’hôtel de ville de Lyon. Alors que la salle se remplit de curieux, la journaliste Julie Malaure ouvre la conférence "Le polar après #MeToo". L’unique femme sur la scène présente les quatre invités : Hervé Le Corre, Nicolas Mathieu, Mathieu Menegaux, et présent à distance sur un écran, Alex Michaelides. Dans le cadre du festival Quais du polar, les auteurs étaient conviés le 2 juillet à s’exprimer sur la place actuelle des femmes dans le roman noir. "Il devait y avoir une auteure, Jessica Moore, mais elle n’a pas pu venir, il s’agit de femme, mais ce sont les hommes qui nous en parlent", annonce en préambule la présentatrice. Mais les hommes sont-ils les mieux placés pour parler de ce sujet ? 

La question de se glisser dans la peau d’une femme pour un homme pose débat, comme l’a évoqué lors de la conférence Mathieu Menegaux. L’auteur, qui a publié Femmes en colère chez Grasset, ne pense pas que son livre aurait pu être publié aux Etats-Unis. "En France, un auteur de fiction a le droit de faire ça, aux Etats-Unis je ne serais plus publié, je serais taxé d’appropriation culturelle." Dans son roman, paru en mars dernier, l’écrivain retrace le sort d'une femme en procès pour avoir assassiné deux hommes qui avaient auparavant abusé d'elle. 

Contacté par Livres Hebdo, l’auteur cite le cas de Timothée de Fombelle. Dans une autre problématique que le féminisme, le romancier jeunesse a vu son ouvrage Alma : le vent se lève (Gallimard Jeunesse), épinglé pour racisme. L’album a été refusé par son éditeur anglo-saxon Walker Books. Pour cause, la culture américaine n’accepterait plus aujourd'hui qu’un auteur blanc se glisse dans la peau d’une jeune esclave noire en 1786. Bien qu’une situation similaire ne soit jamais arrivée à Mathieu Menegaux, l’auteur appréhende ce type de réaction. "La littérature permet de changer le sexe en un instant, c’est la liberté d’un auteur de fiction de choisir son personnage", défend-il. 

Devenir une femme ? Du travail, des tentatives et de la relecture

Les combines des auteurs de polars pour se glisser dans la peau d’une femme ? "Beaucoup de travail, une sensibilité féminine, et me faire relire par mon éditrice", confie Mathieu Menegaux. Pour son confrère Hervé Le Corre, il s’agit de respecter la dignité humaine. "Inventer des personnages masculin ou féminin c’est une question d’écriture et d’éthique, ils gardent leur dignité humaine, ce ne sont jamais des êtres de papiers", avait-il déclaré lors de la conférence. L’auteur qui refuse d’écrire un personnage féminin à la première personne admet qu’il ne s’agit que de "tentatives" d'être une femme.

L'inquiétude se porte sur une potentielle représentation sexiste de la femme. Mathieu Menegaux estime que certaines choses qu’il a pu écrire ne passeraient plus aujourd’hui. Son regard ayant évolué avec celui de la société et notamment le mouvement #MeToo. Il pense à une scène de description où le capitaine de police suit du regard la silhouette de la procureure qui quitte la scène de crime.  "Je me suis dit ça ne sonne plus, que nous sommes choqués par ce regard et que cela rend tout de suite le personnage sexiste."

Un manque de modèle féminin

Une des difficultés pour un homme de se glisser dans la tête d’une femme serait le manque de modèle féminin estime Carole Granier. L’auteure, agrégée et docteure en Lettres modernes, a notamment publié l’essai A armes égales : les femmes armées dans les romans policiers contemporains (Ressouvenances, 2018). A partir d’un corpus de polar, l’enseignante dans le secondaire s’est notamment demandée si les femmes s'érodent en s'emparant des attributs traditionnels d'une condition masculine déterminée ou si la violence peut être un outil d'émancipation féminine. 

L’auteure estime qu’elle peut se reconnaître autant dans une heroine écrite par un homme que par une femme. Mais pour elle, le débat reste important. Elle comprend les réticences qu’il y a face aux hommes qui écrivent à la place des femmes, sans pour autant justifier les critiques. "Nous sommes dans un système patriarcal, où la littérature a été monopolisée par les hommes, il faut laisser la voix aux femmes."

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