Québec : polémique autour de l’arrestation d’un auteur | Livres Hebdo

Par Nicolas Turcev, le 21.03.2019 à 16h51 (mis à jour le 21.03.2019 à 17h00) Censure

Québec : polémique autour de l’arrestation d’un auteur

Hansel et Gretel (AdA, 2018)

L’écrivain Yvan Godbout ainsi que son éditeur Nycolas Doucet, soupçonnés de production et de distribution de pornographie juvénile, ont été arrêtés jeudi 14 mars, avant d'être relâchés.

L’écrivain québécois de fantasy Yvan Godbout ainsi que son éditeur, le directeur de la maison AdA Nycolas Doucet, ont été arrêtés jeudi 14 mars, puis relâchés dans l’attente de leur procès pour "production et distribution de pornographie juvénile". En cause, un passage d’une page dans le dernier livre de l’auteur, Hansel & Gretel (AdA, 2018), qui décrit l’agression sexuelle d’une fille de 9 ans par son père. Après avoir découvert la scène, une enseignante a porté plainte l'an dernier, provoquant l'ouverture d'une enquête qui semble aujourd'hui avoir abouti. Les exemplaires encore en circulation du roman ont été saisis par la Sûreté du Québec.
 
L’affaire secoue depuis plusieurs jours la scène littéraire québécoise, au point qu’une pétition réclamant le retrait des charges pesant sur l’écrivain et son éditeur a atteint les 10000 signatures. Les auteurs du texte veulent "dénoncer le fait que notre système de justice ait mis de côté le discernement dont il a jusqu'ici fait preuve dans l'application de la disposition du code criminel touchant les écrits faisant état d'activités à caractère sexuel impliquant une personne mineure".

"Un cas de censure évident"
 
Le Code criminel canadien qualifie de pornographie juvénile "tout écrit, toute représentation ou tout enregistrement sonore qui préconise ou conseille une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de dix-huit ans" et "tout écrit dont la caractéristique dominante est la description, dans un but sexuel, d’une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de dix-huit ans". Produire, distribuer ou posséder de tels écrits constituent des actes criminels.
 
Mais l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (Uneq), qui juge les arrestations "disproportionnées", rappelle qu’il existe une exception pour les représentations artistiques. "Aussi, criminaliser [ce roman] pourrait s’apparenter à une privation de la liberté d’expression," argue l’association de défense des auteurs.
 
Le président de l’Association nationale des éditeurs de livres (Anel) s’insurge lui contre "un cas de censure évident, […] puisqu’ici on criminalise la fiction". Et d’ajouter : "les auteurs et éditeurs de romans policiers, qui mettent en scène des personnages commettant des crimes plus horribles les uns que les autres, peuvent-ils continuer à publier ? […] L’intervention de la Direction des poursuites criminelles et pénales et des forces policières pour juger d’une œuvre nous semble un glissement très dangereux pour la profession."
 
"Le nom d'un auteur a été associé à de la pornographie juvénile"

Interrogé par la Voix de l’Est, Patrice Cazeault, auteur publié aux éditions AdA, se dit "sous le choc". L’ami d’Yvan Godbout et Nycolas Doucet précise : "Je n’ai pas peur pour une éventuelle censure à venir. Le choc, c’est davantage dû au fait qu’il y a eu arrestation pour ça. Le nom d’un auteur a été associé en gros titre dans plusieurs médias à côté de pornographie juvénile, alors que l’histoire est beaucoup plus complexe. J’ai peur pour sa réputation, pour sa carrière, pour les dommages collatéraux."
 
Le romancier tient par ailleurs à replacer les choses dans leur contexte : "il faut se questionner sur l’intention de l’auteur là-dedans. Il ne fait pas l’apologie de la pédophilie, au contraire, son unique but est de dégoûter le lecteur, de le choquer pour qu’il ait envie de faire payer le prix fort au violeur."
 
Yvan Godbout et Nycolas Doucet comparaîtront le 15 avril prochain.
 

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