« Le passé c'est le passé, marmonna Véra. Et on doit vivre avec. » Le réflexe premier consiste toutefois à l'enterrer ou à le cacher, mais il a le pouvoir de ressurgir sans prévenir. C'est là qu'il peut tout ébranler sur son passage... Alors que Véra s'apprête à souffler ses 90 bougies, elle est interrogée par sa petite-fille. Guili pressent que son existence mérite d'être contée. Aussi décide-t-elle de lui consacrer un film. Une idée de prime abord enthousiasmante, si ce n'est qu'elle replonge mère, fille et petite-fille dans la tourmente de la grande et de la petite histoire. La mémoire de chacune incarne une parcelle d'un siècle maudit, dont on n'a toujours pas fait le tour. Mais la vérité sert aussi à mieux saisir sa propre intimité. « Sans aucun doute, nous offrons une interprétation inédite du concept "famille". » Les tensions y sont légion, surtout de mère en fille. Des liens rongés par les non-dits, les a priori et l'incapacité d'exprimer ses émotions.

Au départ, la matriarche Véra incarne « un petit bout de femme, résolue et vive ». Cette immigrée croate, qui a connu le pire, a trouvé refuge dans un kibboutz israélien. Elle y rencontre Touvia, qu'elle épouse en secondes noces. Ce brave homme ne peut cependant pas lui faire oublier son premier mari, Milosz. Charismatique, celui-ci était « commandant de la sélection équestre yougoslave, officier de cavalerie du maréchal Tito et, pendant la Seconde Guerre mondiale, partisan, héros de guerre ». Un sacré parcours qui s'est terminé brusquement dans une prison de Belgrade. Sa femme ne s'en remet pas. « Je l'ai aimé plus que ma propre vie. C'était un individu tellement, tellement humain... J'ai perdu quelque chose, un bonheur comme celui-là, ça n'existe pas dans le monde. »

De ce grand amour est né une fille, Nina. Celle-ci semble avoir absorbé toutes les névroses inconscientes des siens. Incapable de se stabiliser, elle ne cesse d'errer et de s'égarer. Seul Raphaël rêve de la sauver. Il se dit frappé par son regard, « mélange d'amour et de chagrin. Ou de désir et de chagrin ». Cette personnalité abîmée et éreintante est la mère de Guili, narratrice du roman. C'est à elle qu'il appartient de ramener ses proches sur le lieu des plaies originelles : Goli Otok. Un nom perdu dans les brumes de l'histoire. Ce goulag, situé sur une île croate, a été synonyme de prison, travaux forcés, torture. Que s'est-il réellement passé là-bas pour Véra ? Israël, qui l'accueille ensuite, est une terre d'espoir, mais elle renferme d'innombrables blessures venues du passé.

Pas à pas, David Grossman nous entraîne vers les extrêmes de l'âme, tout en s'interrogeant sur les répercussions d'un drame sur les générations suivantes. L'écrivain s'est profondément investi dans ce roman, qu'il avait promis à Eva Panic-Nahir, son modèle pour Véra. Des années durant, il a écouté cette femme adulée en Croatie. Elle est devenue son amie. « Son optimisme et son courage » lui ont permis « de l'imaginer et de l'inventer comme elle ne fut jamais ». Une leçon qu'on retrouve dans sa philosophie. « La vie va continuer, Véra en est soudain certaine. »

David Grossman
La vie joue avec moi Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche
Seuil
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 22 € ; 336 p.
ISBN: 9782021447729

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